Nouvelle lauréate

 - Zibeline

Zibeline, partenaire du Festival de la Canebière, publie la nouvelle d’Anita Lindskog et l’illustration de Darren Johnson , lauréats du concours organisé par Couleur Cactus pour le Festival du Livre :  (voir article sur le Festival ici).

 

La caresse du monstre

Le soleil au zénith, j’ai dévalé la pente pour gagner le rivage. Sur la plage matelassée de  cailloux, de bois et de varech enchevêtrés, j’ai posé mon sac et, en un rien de temps, me suis dévêtue. En entrant lentement dans le bleu intense, contraste de la blancheur de ma peau, j’ai éprouvé la sensation fugace du déjà vécu.

J’ai ajusté mon masque, contracté le bassin et envoyé la tête première sous l’eau. Dans cet  élan j’ai nagé instantanément pour conjurer le froid picotant du contact avec les eaux. Alors que je plongeais en apnée, un banc lumineux de poissons aux ailerons striés m’a effleuré le dos et je l’ai suivi plus loin au hasard.

Je jouais, testant  des cabrioles sous l’eau, fixant, tête en bas, le soleil à travers la surface. Combien de hors-temps, cette sirénade avait-elle duré ? Un corps plongé délicieusement dans du liquide n’est pas capable de mesurer…

 

Puis, un bruit étrange, comme une basse de fosse émise du fond marin, a peu à peu dérangé l’équilibre.

J’ai songé au moteur d’un petit  bateau mais non… ce n’était pas la musique crachotante du kérosène soulevant des remous.

D’ailleurs, la surface de la mer restait lisse, et pourtant, par l’en dessous, une vibration dans les graves n’en finissait pas de monter, en puissance.

J’ai réalisé à quel point je m’étais éloignée du rivage.

Une vague angoisse s’est installée et j’ai entrepris de regagner la plage. J’ai choisi de crawler, m’appliquant avec une régularité de métronome.

Alors une onde violente m’a fait dériver vers le large. Ayant repris vaillamment la nage en direction opposée je me suis contrainte à respirer, le plus calmement possible, sur chaque battement de bras.

 

C’est alors que je l’ai entendu. Sur le moment, j’ai cru défaillir tant le son et la tonalité me paraissaient proches et familières.

C’était une voix qui m’appelait, une voix d’homme, une voix ancienne et vieille, presque chevrotante.

Cette voix résonnait partout dans l’air, les flots et au fond de ma tête. Je me suis mise à haleter, je m’épuisais en mouvements désordonnés et plus je fermais les yeux, plus la voix m’appelait. Car c’était bien mon prénom prononcé à l’infini qui avait envahi jusqu’à la mer et l’air.

Je suffoquais, je résistais à l’appel. Il y en allait de ma vie peut être. Je ne savais plus. En tentant d’avancer au plus vite, je me suis débattue contre mon corps qui s’épuisait, contre ma tête qui ne commandait plus ; dans cette lutte insensée je me paralysais de fatigue et de peur.

La voix, cette voix, sa voix qui résonnait à me rompre les tympans, c’était bien lui. C’était toi. Tu m’avais cherchée disais-tu et voulais m’étreindre une dernière fois.

Des cris jaillissaient depuis le rivage. Les oiseaux tournoyaient en rondes anarchiques au-dessus des flots. Le ciel s’était assombri.

Un vertige me happait, je sentis la caresse glacée sur mes cuisses, mon ventre et au fond de mon sexe.

Mon corps lesté de plomb se mit à couler. Je me sentais vide, absente et m’abandonnais à l’aspiration.

 

Ce n’est que lorsque mon masque s’est soulevé que j’ai vu le regard, ce regard… ton regard dément ; la panique m’a transpercée. Je t’avais reconnu, tu as saisi ma main et l’a caressée doucement… L’air s’est mis à manquer, mes tempes se congestionnaient du sang comprimé, mes poumons explosaient et dans un coup de rein inespéré je me suis propulsée vers le haut.

La première fois j’ai troué la surface en cherchant douloureusement l’air qui s’offrait. La main s’était agrippée à la mienne et me tirait à nouveau vers le fond, je replongeais…

Dans un effort désespéré j’ai violemment rué et le contact avec l’abîme s’est rompu dans un craquement sourd.

La seconde fois, la tête hors de l’eau, j’ai inspiré à en mourir…

 

Sur la plage, ils m’ont étendue.

Les sirènes des ambulances retentissaient. Des badauds s’étaient regroupés et certains d’entre eux laissaient échapper des phrases étranges. Je ne comprenais plus le sens des mots, une épaisse couche de brume m’enveloppait. Un visage inconnu s’est penché sur le mien et m’a parlé dans ma propre langue.

–         Ne craignez rien madame, je suis secouriste, vous avez été prise dans un séisme de petite magnitude, c’est fréquent sur cette côte, le saviez-vous ?

–         Non, je n’avais pas idée, ai-je murmuré.

–         Les gens d’ici l’appellent «la caresse du monstre»… Tout ira bien, vous êtes sauve.

 

ANITA LINDSKOG