Entretien avec Jan Goossens, nouveau directeur artistique du Festival de Marseille

Notre rencontre avec l’inattendu

• 24 juin 2016⇒19 juillet 2016 •
Entretien avec Jan Goossens, nouveau directeur artistique du Festival de Marseille - Zibeline

Le Festival de Marseille promet d’être beau ! De la Criée à la Joliette, la programmation est enrichie, festive, inventive et engagée. Rencontre avec le nouveau directeur artistique.

Zibeline : C’est la dernière édition d’Apolline Quintrand à la tête du Festival qu’elle a créé, et qui va connaître sa première édition sous votre direction artistique. Mais vous dirigez toujours le KVS à Bruxelles. Pouvez-vous nous parler de ce théâtre ?

Jan Goossens : Je vais bientôt quitter définitivement le KVS, dont j’ai assumé la direction artistique pendant 15 ans. C’était au départ un théâtre flamand, très classique, de répertoire, il est aujourd’hui un théâtre de ville, en lien avec les arts de la scène, connecté avec le monde, et multidisciplinaire. On a joué partout, particulièrement en Afrique, et à Bruxelles le public s’est notablement élargi. On a bougé une montagne ! Mais après 15 ans j’avais le sentiment d’avoir fait le tour. En même temps quitter le KVS, pour moi, impliquait de quitter la Belgique, pas pour construire une autre maison, plutôt un festival. Ici pour moi c’est l’idéal, je me sens chez moi à Marseille, qui m’inspire beaucoup. Le Festival est un outil de grande qualité, avec une belle équipe, un budget solide, un beau projet à faire évoluer.

Dans quel sens envisagez-vous cette évolution ?

Ça restera un festival de danse d’abord, sans doute plus multidisciplinaire. Il faut travailler à partir du projet artistique existant et du public fidèle, mais dans une démarche de création avec davantage de coproductions. Je voudrais faire venir des artistes internationaux qui entrent en dialogue avec les créateurs d’ici. Peut-être regarder davantage vers la Méditerranée et l’Afrique, et produire les nouvelles générations d’artistes du territoire. Et des projets participatifs, avec les Marseillais qui parlent aux Marseillais depuis la scène.

Il semblerait que les Belges et les Français n’aient pas le même rapport au répertoire. Qu’en est-il pour vous ?

Le répertoire ? Il faut le concevoir comme vivant. La bibliothèque de textes, de chorégraphies, de musiques existants doit évoluer vers une diversité et s’élargir. Il faut écrire un répertoire nouveau.

Cette édition propose un voyage à l’intérieur de la danse où beaucoup de corps, de langages, d’esthétiques se croisent. Flexn et ses danseurs de Brooklyn, Lisbeth Gruwez qui danse Dylan, Coup fatal avec ses congolais qui chantent le répertoire baroque, tout cela est si différent ! Je veux présenter cette diversité à Marseille. Mais je tiens aussi à montrer nos classiques contemporains : Alain Platel, Jérôme Bel, Brett Bailey et son Macbeth, Koen Augustijnen, Eszter Salamon, Peter Sellars. Les journalistes parisiens me disent : mais on a déjà vu tout ça, où est la nouveauté ? En regardant le programme ils pourraient constater qu’il y a des premières en France, en particulier deux propositions auxquelles je tiens beaucoup : Mélanie Lomoff qui livre un portrait d’elle même en danseuse classique inspiré de Francis Bacon ; Lemi Ponifasio avec la compagnie maori MAU, qui a écrit un spectacle fascinant à partir des cérémonies rituelles de la tradition Pacifique. L’installation de Tania El Khoury, cérémonie d’adieu pour 10 Syriens privés de sépultures, est aussi une première en France. Comme En alerte de Taoufiq Izzeddiou que nous coproduisons avec le Klap, et Heroes de Radhouane El Meddeb, création coproduite par le Festival de Marseille et le Ballet National.

Beaucoup de nouveauté donc. Des repères ?

Je pense qu’il y a un bon équilibre entre ces propositions-là et des spectacles dont la réputation est faite mais qui ne sont jamais venus à Marseille : peu importe si les critiques parisiens les ont vus, les Marseillais ont le droit de les découvrir ! C’est un vrai festival de découvertes : ces spectacles parlent au monde entier depuis des années. Ils ont des énergies incroyables. On ouvre le Festival avec trois dynamites : FlexnPeter Sellars met en scène l’énergie de Brooklyn, Bade et l’incroyable joie des danseurs palestiniens, Macbeth où Verdi se transpose dans un camp de réfugié de Goma. Si les gens sont là à l’ouverture, j’en suis sûr, ils reviendront !

Vous semblez préoccupé d’élargir le public du Festival de Marseille

Oui. Il faut se demander qui peut aujourd’hui, ici, s’intéresser à la danse. Nous proposons cette année de passer de 14 000 spectateurs payants à 17 000, nous passons de 19 représentations l’an dernier à 31 cette année. C’est une année de transition, mais j’aimerais que ce soit un premier pas vers la construction d’un nouveau public. Je veux garder la confiance du public existant mais j’espère qu’avec une diversité culturelle plus grande nous allons intéresser des gens qui pourront davantage s’identifier avec ce qui leur est montré. Ceci dit je suis moins dans une obsession de quantité que de grande qualité : on ne fait pas des concerts rock, notre responsabilité n’est pas de nous adresser à des foules.

Cette programmation, ambitieuse, politique, l’avez-vous construite librement ?

Totalement. Je suis ravi de la manière dont j’ai été accueilli. La transition avec Apolline Quintrand a été à la fois élégante et respectueuse. Quant à la Ville qui porte vraiment, financièrement, le Festival, elle soutient, et laisse libre…

Vous parlez de budget solide. Êtes-vous satisfait des financements ?

Le budget* est en légère hausse, la Ville de Marseille soutient véritablement son Festival. Mais je compte à l’avenir l’impliquer davantage dans des productions et coproductions, en ouvrant le Festival vers le Sud et l’Afrique, en l’ancrant dans la réalité de cette ville. Je n’ai pas pu pour cette édition travailler suffisamment avec les artistes de ce territoire, et je tiens à le faire. Or en ces temps de recul des financements publics, il est difficile d’envisager que ce budget, déjà substantiel, augmente. Il va donc falloir créer des réseaux pour renforcer le budget artistique. Ici, comme nous le faisons déjà cette année avec le KLAP, le Ballet National, le Festival d’Aix, Montpellier danse, mais aussi ailleurs, comme avec Naples et Amsterdam. On peut inviter à plusieurs, coproduire au niveau européen.

Historiquement Aix c’était le Lyrique, Avignon le théâtre, Arles les musiques du Monde et la photo, Montpellier et Marseille la danse… Cela a-t-il toujours cours ?

Même à Montpellier aujourd’hui on décloisonne les disciplines ! Ces compartimentages sont en déconnexion avec les artistes qui nous fascinent tous, et qui sont transdisciplinaires. On ne peut pas se définir de manière fermée comme un festival de danse aujourd’hui. Je veux travailler  avec les rencontres de la photographie, avec le Festival de Jazz…

Diriez-vous que votre festival est engagé ?

La pratique artistique nous expose. Mais pas comme Facebook ! Elle est un voyage, la condition de notre rencontre avec l’inattendu. Si l’art ne s’engage pas dans cette voie il ne sera pas utile à l’humanité.

Entretien réalisé par AGNÈS FRESCHEL
Juin 2016

*Apolline Quintrand détaillait ce budget lors de la conférence de presse : 1,853 million d’€, dont 1,37 m d’€ de la Ville, 120 000 € de la Région, 40 000 € du Département, 51 000 € de l’État. Elle expliquait le faible taux d’autofinancement, malgré une fréquentation de 92%, par la politique tarifaire, les gratuités et la Charte culture.

Festival de Marseille
du 24 juin au 19 juillet
04 91 99 02 50
www.festivaldemarseille.com

Photos : Guintche, personnage créé par la chorégraphe performeuse capverdienne Marlene Monteiro Freitas. Sa créature hybride est sorcière contorsionniste qui danse et se transforme au son de percussions infernales… -c- Bob Lima
Et Macbeth, mise en scène Brett Bailey, Afrique du Sud. Musique Fabrizio Cassol d’après l’opéra de Verdi : une troupe lyrique sud Africaine transpose l’i-opéra dans un camp de réfugiés de Goma -c- Morne Van Zyl & Brett Bailey

Macbeth-c-Morne-Van-Zyl-&-Brett-Bailey