Entretien avec Raoul Lay au sujet de sa dernière composition, autour du Baron de Münchhausen

Münchhausen transformiste

• 9 février 2018⇒10 février 2018 •
Entretien avec Raoul Lay au sujet de sa dernière composition, autour du Baron de Münchhausen - Zibeline

La création du compositeur-chef d’orchestre Raoul Lay, Le Baron de M., invente un univers fantastique et fantasque à la croisée de tous les genres.

Zibeline : Pourquoi réinterroger aujourd’hui la forme de l’opéra bouffe?

Raoul Lay : Les compositeurs contemporains ne sont pas réputés pour leur esprit de franche rigolade, on les associe à un « pathos dolorosus » qui semble lié à une recherche de l’essence de l’art. J’ai voulu aller dans une dimension que je trouve aujourd’hui très novatrice. Je voulais interroger l’opéra bouffe, né comme un intervalle entre des opéras séria, forme qui a gagné historiquement le public. L’opéra bouffe m’intéresse d’abord d’un point de vue musical : comme une comédie, il fonctionne sur le rythme, c’est une machine compliquée à concevoir pour être efficace. Ensuite, il emprunte à d’autres genres, des éléments de cirque, de théâtre, et le corps y est assez présent. Enfin il met la vie des gens en scène, et permet d’intégrer de nouvelles formes d’art, des pratiques du langage d’aujourd’hui. Fantaisie, absurde, bizarrerie, se côtoient, mais il se dessine en filigrane des questions sérieuses. Cet objet « comique » est structurellement parlé et chanté, il est tellement anachronique aujourd’hui qu’il en devient intéressant, fertile.

Univers fantastique fantasque, votre art poétique est celui d’abolir les frontières entre les genres pour un art total ; en cela, on rejoint l’opéra original…

Exactement.

Pourquoi le thème du Baron de Münchhausen ?

Je porte ce projet depuis trois ans. La première version de Raspe développe un humour très allemand, assez incompréhensible pour nous : c’est l’humour fantastique d’un chevalier qui raconte des sornettes à la suite d’un repas arrosé. Ainsi, des chevaux coupés en deux continuent de galoper ! Puis, Terry Gilliam a rajouté dans son film un passage de théâtre dans le théâtre, qui fait penser à Cyrano : survenant au moment où une scène le représentant se joue, le Baron s’exclame : « Ce n’est pas du tout ça, c’est moi le Baron ! ». Au cœur de ce voyage initiatique, le héros élargit son personnage en changeant d’âge. Je me suis alors rendu compte qu’il y avait une anagramme incroyable entre Munchausen (orthographe anglaise) et les mots turcs  « Nechma usum » qui signifie « Nechma la grande ». Le Baron de M. pouvait donc devenir un homme ou une femme. Cela me semblait prolonger complètement le questionnement autour de cet opéra fantastique dont j’ai travaillé le livret avec Charles-Éric Petit.

Et que lui arrive-t-il, à ce Baron de M ?

Tout commence avec l’arrivée de l’empereur d’Autriche, il entend des vocalises derrière un paravent, pense que sa bien-aimée chante pour elle alors qu’elle est en train de faire des guiliguilis avec le baron. Il est découvert mais un autre personnage, féminin, arrive sur scène et affirme être le vrai baron : « Prisonnier dans le harem du sultan, je suis devenue Nechma Usum ». Et tout s’enchaine : appartements de l’empereur d’Autriche, harem, bataille (le conflit entre les Turcs et les Autrichiens renvoie à L’enlèvement au sérail de Mozart), lune sur laquelle le Baron M. arrive sur un boulet de canon, ventre de la baleine, obscur, peuplé des chants des marins perdus… L’intrigue voyage dans un Orient fantasmé par l’Occident… Deux chanteurs d’opéras interprètent tous les personnages lyriques, et une comédienne et un comédien circassien sont les deux barons. C’est très baroque en fait ! Et avec de somptueux décors, grâce à la coproduction des Opéras de Marseille, de Limoges, de Saint-Quentin-en-Yvelines, d’Archaos (pôle national des arts du cirque Méditerranée. ndlr) et aux soutiens de la SACD, de l’ADAMI (sociétés d’auteurs et d’interprètes ndlr).

Ce n’est pas réservé au public enfantin !

Non c’est un opéra tout public, avec une double lecture qui dépasse largement le cadre jeunesse. Équivoque, ambigu, car il est impossible de trancher la question du genre. C’est une œuvre essentiellement joyeuse. J’utilise des techniques contemporaines d’écriture mais au service d’une narration dont j’ai envie qu’elle interpelle. Écrire un opéra sans parler au monde d’aujourd’hui me paraitrait absurde.

Entretien réalisé par Maryvonne Colombani
Janvier 2018

9 & 10 février
Le Baron de M.

Opéra bouffe de Raoul Lay mis en scène par Florence Becaillou avec l’Ensemble Télémaque, et Brigitte Peyré (soprano), Paul-Alexandre Dubois (baryton), Agnès Audiffren (comédienne), Thibaut Mullot (circassien)

Odéon, Marseille
04 96 12 52 70
odeon.marseille.fr
ensemble-telemaque.com

Photo : Raoul Lay © Pierre Gondard