Entretien avec Mohamed Malas, réalisateur d'Une Échelle pour Damas, projeté aux Rencontres des cinémas arabes

Mohamed Malas et l’échelle pour DamasVu par Zibeline

• 8 avril 2014⇒13 avril 2014 •
Entretien avec Mohamed Malas, réalisateur d'Une Échelle pour Damas, projeté aux Rencontres des cinémas arabes - Zibeline

Mohamed Malas était aux 2e Rencontres des cinémas arabes pour présenter son dernier film, Une Échelle pour Damas. Zibeline, qui l’avait déjà rencontré à Cinemed (Montpellier), l’a revu à Marseille.

Une Échelle pour Damas ?
C’est Damas que j’aime, Damas à laquelle j’aspire. Je devais monter sur l’échelle pour la (re)trouver, sans savoir ce qui pouvait m’arriver. J’avais le rêve de retrouver Damas. Le lieu clos, la maison du film, représente toute la Syrie, toutes les régions mais ce n’est pas seulement une production cinématographique. En fait, dans la vieille ville de Damas, d’anciennes maisons se sont transformées en maisons de location, divisées en plusieurs chambres louées à des étudiants ou des salariés qui viennent de toutes les régions de Syrie et qui se retrouvent ainsi dans un même lieu. Cela m’a incité à le montrer dans ce film. Et comme tourner à l’extérieur pouvait nous exposer à la mort, j’ai décidé de concentrer le film à l’intérieur. J’ai commencé à filmer en avril 2012, en ayant constaté que depuis le début des événements en mars 2011, le cinéma était absent alors que la télévision était présente, reflétant ce qui se passait à l’extérieur. Je considère que la télé ment et j’ai choisi de montrer ce qui se passe à l’intérieur de la maison et dans la tête des gens. C’est pour cela que Hussein, un des personnages, casse la télévision après avoir appris l’assassinat du jeune journaliste. Il crie très fort tout ce qu’il ressent au fond de lui. Ma préoccupation première est la Syrie. On voudrait que cessent la mort et l’assassinat. Je défends une Syrie unie et civile.
La maison
Le choix d’une maison fermée est un choix cinématographique et dramatique ; j’avais écrit le scénario avant de trouver cette maison -mais pour des raisons esthétiques, après avoir pas mal cherché, j’ai choisi celle-ci, qui n’est pas une maison traditionnelle à Damas, d’autant plus que la télévision syrienne produit beaucoup de séries dramatiques avec des maisons typiques-. La maison à différents niveaux correspond aux différentes classes sociales, en fonction de la zone d’où vient chaque locataire, des diverses confessions. C’était habituel dans une ville comme Damas où affluaient des gens pour étudier.
Et je suis tombé amoureux de cette demeure, qui est à côté de la Mosquée des Omeyyades, au point que je n’étais jamais rassasié d’y filmer. J’y suis resté 35 jours. Il se trouve qu’elle est située à côté d’un centre de renseignements du régime ; j’ai donc choisi de travailler avec une petite équipe, leur demandant de parler à voix basse et en fermant la porte. Si un agent de la sécurité te voit en train de filmer, il peut te tirer dessus. Par exemple la scène de l’échelle sur le toit était très dangereuse à filmer : elle a été tournée sans son et post synchronisée. Hussein a quitté la Syrie et a rejoint le Liban et c’est à Beyrouth qu’on ajouté le cri.
Ghalia et Zina
Le personnage de Ghalia qui se sent habitée et soutenue par Zeina est une métaphore : Ghalia appartient aux Alaouites qui, comme les Druzes, croient en la réincarnation. J’ai pensé que cet élément pouvait me servir à exprimer quarante années de pouvoir du régime. Ghalia a 20 ans et quand elle est née, Zina s’est suicidée, à 20 ans. À travers Zeina, on évoque l’époque où son père était emprisonné, durant 17 ans, sous le père de l’actuel président. On sait aussi pourquoi Zeina s’est suicidée : cela a donné à Ghalia la possibilité de dire : «J’ai vécu deux vies», «Tu es hantée par ce qui te ressemble.» Ghalia allait jouer une scène préparée d’avance mais quand elle a lu cette phrase, elle se demande qui elle est, si elle est elle-même ou l’autre. Je pose la question aux spectateurs ; ce personnage inquiet qui ne sait plus qui elle est, est-elle les deux à la fois ? Je fais le film pour exprimer un cri intérieur. J’exprime MON ressenti.
Le tournage
La séquence sur la prison et les barbelés est un extrait d’un film que j’ai tourné en 1995 ; à l’époque, il n’a pas été projeté en Syrie. C’est le même acteur qui joue le père de Ghalia. Les personnages de femmes sont très forts dans ce film. Je leur ai demandé de jouer leur propre rôle, leur vie, d’ailleurs vous avez pu voir qu’elles ont gardé leur prénom. Ce ne sont pas des actrices professionnelles sauf l’amie d’Hussein. Le travail n’a pas toujours été facile avec des gens qui n’avaient jamais tourné. C’est très difficile de faire des films en Syrie. J’ai présenté un scénario qui parlait d’autre chose pour obtenir les autorisations. Cela fait quarante ans que cela dure et je ne suis pas le seul à procéder ainsi. On n’a pas le choix car l’état a le monopole de la production des films. Depuis 1996, j’essaie de faire des films indépendants du régime. Je fais un film tous les trois ou quatre ans, pas chaque année. Mais j’aime le cinéma et je le fais avec beaucoup de soin.

Propos recueillis par ANNIE GAVA
Avril 2014

La rencontre avec Mohamed Malas, réalisateur du film Une Échelle pour Damas a eu lieu lors des 2e Rencontres internationales des cinémas arabes, organisées par Aflam, qui se sont déroulées du 8 au 13 avril à Marseille. Lire ici la chronique du film

Photo : Mohamed Malas © Annie Gava