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Métaphore du géocentrisme

 - Zibeline

Combien seront-ils à vouloir changer le monde le 22 avril ? Entre modification d’un système qui ne marche pas et bouleversement total, nombreux sont les tiraillés. Et si la réponse était dans Galilée ?

Oh pas le vrai Galilée, celui un peu trafiqué de Brecht dans sa Vie de Galilée : l’histoire est véridique et Brecht se permet seulement de faire de Galilée un être sensible à la question sociale. Ainsi dans un de ses dialogues, le savant veut convaincre un petit moine que la vérité, c’est-à-dire que la terre tourne autour du soleil, doit être dite. Mais pour le moine, qui vient du peuple et ne conteste pas cette vérité, la misère n’est supportable que sous la condition de l’aliénation : les paysans ne peuvent accepter leurs conditions de vie qu’en restant aveuglés : «Que diraient les miens s’ils apprenaient de moi qu’ils se trouvent sur un petit amas de pierres, passablement insignifiant ?»

Galilée répond en refusant la nécessité de l’aliénation, et en la reliant aux intérêts économiques de l’Église : «Pourquoi l’ordre dans ce pays est-il uniquement l’ordre d’un coffre à pain vide et la seule nécessité celle de travailler jusqu’à en mourir ? (…) Pourquoi placent-ils la terre au centre de l’univers ? Pour que le Saint Siège puisse être au centre de la terre ! La plus grande partie de la population est maintenue par ses princes, ses propriétaires terriens et ses prêtres dans un brouillard nacré de superstition et de vieilles formules qui masque leur machination »

Brecht oppose ainsi, dans les années 40, maintien de l’ordre et révolution, et établit une analogie entre géocentrisme et capitalisme. Qui est toujours pertinente aujourd’hui, puisque le capitalisme est présenté comme indépassable, tout comme l’était le géocentrisme en cette Renaissance. En fait c’est l’artificialisme des systèmes politique et scientifique qui se joue à l’époque de Galilée : les systèmes scientifiques ne sont pas la réalité, ils sont produits par l’homme. De même les sociétés humaines, d’hier et aujourd’hui, ne sont pas naturelles : fabriquées par l’homme, il peut les réformer, ou les bouleverser, sans s’attaquer à un ordre supérieur, que les capitalistes aujourd’hui appellent «marché», et qu’ils comparent à une main invisible.

Expérimentation et vérité de raison

Car ce qui est reproché à Galilée est de ne pas dire que l’héliocentrisme est une hypothèse, comme l’avait prudemment formulé Copernic ; il tient à tout prix à ce que son système soit la réalité. L’Église, alors, a beau jeu de souligner cette distinction pour se disculper du procès Galilée, et dire qu’elle a raison, avec une mauvaise foi de Jésuite : on lui accorde que le système de Copernic se révèle plus exact pour prédire les mouvements des astres ; plus exact que celui de Ptolémée, celui de l’Église qui met la Terre au centre. Mais ce n’est pas parce qu’il est plus exact qu’il est plus vrai que l’autre ! Le système de Galilée permet des calculs plus justes qui facilitent la navigation des marins : très bien, il peut être utile ! Mais il ne doit pas mettre en cause les saintes écritures.

Il faut cependant rappeler que jusqu’en 1851 il n’y a aucune preuve expérimentale que la Terre tourne sur elle même : c’est une vérité de raison seule accessible aux scientifiques. Aux spécialistes. On demande simplement au peuple d’y croire, parce que c’est plus moderne. Il faudra en effet attendre l’expérience du pendule de Foucault : on accroche au plafond du Panthéon à Paris un pendule de plus de 50 m. Il est en oscillation permanente : si l’on revient quelques heures après son axe a changé. Et pourquoi ? Et bien parce que le sol, et donc la terre, a tourné !

Ce que découvre Galilée remet en cause l’ancien système du monde, mais à la marge ; ça ne démontre en rien l’héliocentrisme. Il observe les cratères de la Lune, en déduit que la lune n’est pas un astre lisse, une étoile avec sa lumière propre ; il observe les phases de Vénus, qui sont comme celle de la Lune ; et les satellites de Jupiter, qui démontrent qu’il y a d’autres planètes que la Terre autour desquelles tournent des astres. Ceci ne prouve en rien que la Terre bouge : ce sont les calculs de la position des astres qui s’en chargent. Mais accéder à cela est complexe, il faut pouvoir lire les relevés de Galilée et de plus cela va contre le bon sens, contre la sensation d’immobilité que l’on éprouve sur Terre.

Question de révolutions

Pourtant Galilée a gagné ; et c’est plus de politique et de pouvoir dont il était question à l’époque que d’astronomie. En difficulté avec le protestantisme, l’Église ne pouvait admettre une contestation de son fondement géocentriste, il était très grave que Dieu ne nous ait pas mis au centre de l’Univers ! On a bien abattu le géocentrisme, mais ce fut un long combat…

L’analogie que Brecht établit avec le capitalisme est-elle légitime ? Dans l’analogie tout est possible ! Galilée en appelle à une double lutte contre les systèmes ; lutte scientifique, qui rejoint la belle formule de Brecht «le vrai n’est pas le plus vraisemblable» ; lutte politique aussi puisqu’il s’agit de ne pas croire que la vérité s’impose d’elle-même, tout comme l’évidence d’un système mieux organisé et juste : «Seule s’impose la part de vérité que nous imposons» (Brecht).

L’analogie avec notre époque est frappante, non seulement à travers ce terme de révolution, qui désigne aussi bien le mouvement de la terre sur elle-même qu’un bouleversement politique, mais aussi parce que le mot ressurgit aujourd’hui dans les discours politiques sans connotation négative : pour désigner les mouvements populaires qui ont renversé les gouvernements dans les pays Arabes, mais aussi pour nommer la volonté de véritable changement, de révolution citoyenne, dans les pays européens : le système capitaliste y est remis en question comme unique système possible, ou comme vérité naturelle. Car le capitalisme est une construction humaine, donc il est dépassable, par des systèmes plus opérants, comme le géocentrisme était plus opérant que l’héliocentrisme au temps de Galilée. Même s’il était aussi plus difficile, et plus complexe, à appréhender.

RÉGIS VLACHOS

Avril 2012