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Entretien avec Agnès Régolo, qui monte Ubu roi à la Garance, scène nationale de Cavaillon

Merdre ! Ubu c’est Trump !

• 8 novembre 2018⇒9 novembre 2018 •
Entretien avec Agnès Régolo, qui monte Ubu roi à la Garance, scène nationale de Cavaillon - Zibeline

Agnès Régolo crée Ubu roi à la Garance, scène nationale de Cavaillon, avec sa tribu de la Cie Du Jour au Lendemain.

Zibeline : Pourquoi monter Ubu roi maintenant ? Pour révéler son côté prophétique et moderne ?

Agnès Régolo : Absolument. Ce qui a déclenché mon désir de traverser cette œuvre c’est l’élection de Trump aux États-Unis. Il y a 20 ans je voyais bien sûr la critique du pouvoir totalitaire, aujourd’hui elle m’a sidérée dans le fait qu’elle annonçait ça aussi. Alfred Jarry a anticipé toutes les horreurs du XXe siècle, mais Ubu roi contient aussi la folie de notre capitalisme totalement échevelé. De fait ce qui m’apparaît aujourd’hui avec le couple Père et Mère Ubu, c’est moins la soif du pouvoir que la soif de l’argent. Il y a quelque chose d’assez glaçant dans notre société, qui nous saisit, avec partout la montée des populismes entre autres, et nous replonge dans le geste énergisant, dans cette vitalité revigorante que propose Jarry. C’est une façon de se faire du bien, en crachant ce qui nous reste en travers de la gorge, face au constat d’une violence évidente. Pour moi cette pièce est un feu d’artifice sur l’obscurité crasse de nos instincts morfals les plus vils.

Comment mettre en scène la langue si particulière de cette pièce ?

Tout commence par « Merdre », et non pas « merde », et tout est dit. La forme et le fond sont intimement liés chez Jarry, ce n’est pas de la coquetterie. Il y a un burlesque qui se joue dans la langue, qui se joue dans la succession des événements, dans l’histoire qui est racontée. Cette langue est importante, et j’ai envie qu’elle sonne. Ce qui fait peut-être aussi la singularité de la version qu’on s’apprête à présenter, c’est la présence de musiciens sur scène, et d’une partition musicale écrite pour cette pièce. Pour nous elle sera plutôt rock’n’roll, dans la vitalité que pourront dégager une batterie, une basse et un violoncelle électrique.

La musique n’est donc pas qu’une simple ponctuation ?

Non ! Elle prend aussi en charge l’épopée furieuse que nous propose Jarry, ce n’est pas du tout du théâtre de salon, il y a du souffle ! Et je trouve que la musique rend compte de cette chevauchée terrible et fatale pour certains, pas pour tous… ce qui est très excitant.

Jarry situait l’action de la pièce « En Pologne, c’est-à-dire nulle part ». Comment votre scénographie rend-elle compte de ce non-lieu ?

Il dit « c’est nulle part », ce qui signifie partout, sans références, hors de tout, sans pouvoir la situer à un moment particulier. Pour moi c’est un plateau de théâtre, pour lui laisser son caractère d’œuvre de fiction. Ce qui n’empêche pas qu’on soit secoué, avec un orchestre, des lumières, des matériaux simples ! C’est une esthétique à la fois brut de décoffrage et très sophistiquée, avec musique, costumes… Et puis c’est un spectacle qui réunit huit personnes sur le plateau !

Deux actrices, quatre acteurs, deux musiciens, pour interpréter tous les rôles !

Tout le monde raconte l’histoire de front, c’est une tribu singulière et soudée qui va vous embarquer jusqu’à son terme, après avoir allumé une étincelle. Cette idée du collectif est pour moi essentielle, qui rejoint d’ailleurs l’origine de la pièce, créée par une bande d’affreux gamins dont je trouve la jeunesse du geste très belle. Se retrouver ensemble pour raconter le monde permet de le rendre plus supportable.

Vous dites que la pièce contient une source de jeunesse, c’est précisément ça aussi qui va mettre l’étincelle ?

La jeunesse est dans le regard d’insolence, l’envie d’invention. Cette pièce est à la fois une critique de tout ce qui est liberticide, le moyen de s’en dégager, la potion. C’est cette fantaisie qui fait toute la différence, la forme est porteuse de sens. Jarry nous invite à secouer ce qu’on regarde.

Comment allez-vous concilier le rire et la noirceur qui constituent la pièce ?

Ce n’est pas juste une farce potache, il faut trouver l’équilibre, la juste tension, entre le rire et le vertige, c’est subtil. Et la musique peut permettre ça justement.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR DOMINIQUE MARÇON
Octobre 2018

À venir
8 et 9 novembre
La Garance, Cavaillon
04 90 78 64 64
lagarance.com

À suivre : 23 novembre au Sémaphore, Port-de-Bouc ; 12 décembre au Comoedia, Aubagne ; 11 au 19 janvier à Joliette-Minoterie, Marseille…

Photo : Agnès Régolo c X-D.R.