Zibeline publie la nouvelle lauréate du concours organisé par Lire Ensemble en Méditerranée

Massalia Connection

• 21 mars 2014 •
Zibeline publie la nouvelle lauréate du concours organisé par Lire Ensemble en Méditerranée - Zibeline

Lire Ensemble en Méditerranée, fête du livre intercommunale initiée par Agglopole Provence, s’est tenue dans les 17 communes de ce territoire du 7 au 21 mars. C’est lors de la soirée de clôture le 21 mars au Portail Coucou, à Salon-de-Provence, que furent remis les différents Prix des concours de nouvelles. Le Grand Prix Agglopole Provence pour le concours de nouvelles adultes, sur le thème (En)quête de Méditerranée, a été remis à Renée Sonnet pour Massalia Connection.

Le bassin de la plaine grouillait du bruit des minots et mon mal à la tête de la veille avait du mal à s’estomper. Avec la chaleur estivale, impossible de dormir fenêtre fermée.

Il est vrai qu’avec les collègues du bar des Treize Coins, on avait fait rasade sur rasade hier soir. En plus cette nuit j’avais dû ronfler comme le moteur du Ferry-Boat car même mon chien avait de tous petits yeux. Un café vite pris avec une tartine de miel des Alpilles et j’enfourchai ma moto direction l’Evêché ; pour les lecteurs non provençaux, je vous arrête tout de suite, je travaille à l’Evêché mais je n’ai rien à voir avec les curés, c’est en fait ainsi que l’on nomme l’Hôtel de Police de Marseille. Cela fait vingt ans que je travaille dans la police, avec des hauts et des bas, parfois des états d’âme mais toujours un amour sans fin pour ma belle cité. Marseille, on l’aime ou on la déteste, mais ce qui est certain c’est qu’elle ne laisse personne indifférent ; ce qui me fait rire, ce sont tous les néo-marseillais qui, parce qu’ils ont eu les moyens de s’acheter une adresse dans le huitième, chez les jambons, se croient plus Marseillais que ceux qui sont installés là depuis dix générations. Allez vaï, Marseille est à la mode mais ça leur passera à tous ces «fiolis». J’arrivais comme d’habitude à mon bureau juste à l’heure, et je tombais sur l’interminable discussion de début de journée entre mon adjoint Patrick, policier émérite mais marseillais avant tout, et le lieutenant du quatrième, lyonnais d’origine :

– Si je te le dis que l’OM, ils vont faire signer Gandolfi.

– Et comment tu le sais toi ?

– C’est parce que la sœur de ma concierge connaît quelqu’un au centre de formation de

Lens et il paraît même qu’il a refusé de partir au PSG pour venir chez nous.

Autre spécialité bien de chez nous, à Marseille vous avez huit cent mille habitants et aussi huit cent mille entraîneurs de football ; tous ces braves gens savent évidemment ce qu’il aurait fallu faire… Quand l’OM gagne on entend de partout «nous avons gagné» et quand l’OM perd, c’est plutôt «oh t’y as vu, ils ont encore perdu» ; bref, un mélange de chauvinisme et de mauvaise foi.

Mon adjoint avait débuté sa carrière comme gardien des parcs de la ville de Marseille et comme il travaillait bien et qu’il n’avait jamais perdu un arbre, il s’était retrouvé promu à la PJ. Le commandant nous convoqua dans son bureau en criant, comme à son habitude ; son surnom au sein du service était Aigle 4, en anglais Eagle Four ou, si vous préférez, «il gueule fort».

– Le maire de Marseille a reçu, hier soir, une lettre anonyme avec une demande de rançon de trois millions d’euros.

– Eh bé, ils ne se mouchent pas avec le dos de la cuillère.

– Pas avec le manche non plus, ils menacent simplement, si la ville ne verse pas la rançon sous 48 heures, de tuer la Méditerranée.

– Mais ils ne sont pas un peu fadas ceux-là, comment veux-tu tuer la Mer ? s’exclama Patrick.

– Ça ce n’est pas votre problème, renchérit le Commandant, je vous demande d’arrêter ces plaisantins dans les meilleurs délais et de tout mettre en œuvre pour travailler dans la plus grande discrétion.

– C’est vrai que ça pourrait donner des idées à d’autres, des fois qu’ils prennent en otage la Bonne Mère.

– Foutez-moi le camp ! éructa Aigle 4.

C’est un peu mince de débuter une enquête avec une lettre anonyme de quatre lignes, bien évidemment les analyses du labo n’avaient rien donné, ni empreinte, ni ADN ; le document avait été glissé dans une enveloppe vierge, elle-même déposée directement dans la boîte aux lettres de la Mairie.

– Tu as une idée Patrick ?

– ça doit être un coup des Lyonnais, avec leur regard sournois, il faut être au moins lyonnais pour inventer une mascarade pareille !

– Tu dis ça à cause de la conversation de ce matin ?

– Eh, c’est pas de ma faute à moi, si Gandolfi veut venir à l’OM !

– Tu sais quoi, Patrick ? on se sépare pour la journée et on fouine chacun de notre côté, moi je vais faire un tour du côté de la Marronaise voir s’il n’y a pas eu des gens qui cherchaient des porte-flingues ces derniers jours, et toi va faire un tour dans les bars d’Arenc et essaye de faire parler les marins, les aconiers, les employés du Port, pour voir s’ils sont au courant de quelque chose.

À peine engagé dans le petit village des Goudes, je vis deux nistons partir au loin, à fond les ballons sur leur mobylette ; maintenant que les éclaireurs étaient partis, je pouvais faire mon entrée après avoir été annoncé. La Marronaise, c’est un bar boîte de nuit situé dans une petite calanque en face de l’île aux chèvres ; Doumé, le patron, se tenait accoudé au comptoir et je ne peux pas dire que son accueil fut particulièrement chaleureux :

– Va bé Doumé ?

– 37° ce matin, ça te regarde ?

– Oh ! Doucement, je ne viens pas déclarer la guerre, je viens juste aux renseignements.

– La dernière fois que je t’ai vu, en guise de renseignements, tu as fait coffrer la moitié des clients du bar.

– Reconnais qu’ils ne sortaient pas du patronage.

– C’est vrai, mais quand même, vous autres, vous faites tout pour tuer le petit commerce.

– Arrête tes simagrées et dis-moi plutôt si ces derniers jours tu n’aurais pas vu un employeur offrant des emplois qualifiés ?

– Quel genre ?

– Genre 11.43.

– Pour quel travail ?

– Enlèvement, séquestration voire homicide.

– Ah non, c’est fini ce temps-là, faut aller au Mexique ou chez les cowboys, là tu te trompes d’adresse… et c’est qui la cible ?

– La Méditerranée.

– Alors là, tu tournes «jobi !»

C’est vrai que mon histoire était un peu bizarre, mais tous mes contacts à la Pointe Rouge ou aux Catalans me confirmèrent qu’ils n’étaient au courant de rien. J’avais décidé de m’arrêter au petit bar corse de la rue Pasteur, lorsqu’en passant devant le marchand de journaux qui fait l’angle, la une du Soir me sauta à la figure : «Engambi à la Mairie, la Méditerranée menacée de mort» :

– Putain Patrick, tu déconnes ou quoi ?

Ses explications, dans le portable, étaient plutôt embrouillées : il jurait n’avoir parlé à personne, puis avouait avoir bu l’apéro avec deux collègues, deux bons amis dont l’honnêteté ne pouvait être remise en cause, deux bons amis dont un était vaguement journaliste dans un quotidien local paraissant en soirée, et qu’il fallait que j’arrête de le harceler, autrement il repartait garder ses arbres… La colère de notre cher Aigle 4 fut homérique, et ce d’autant plus que je n’avais pas le moindre embryon de piste à lui fournir.

Impossible d’attendre la fin de l’ultimatum pour voir de quoi l’auteur était capable, mais en même temps qui pouvait prétendre vouloir tuer la Méditerranée. Comme mon nom était paru dans le journal, je reçus un appel du responsable du groupement des patrons des Bouches-du-Rhône qui, sûr de son fait, m’informa que c’était probablement les syndicats qui étaient derrière tout ça car ils voulaient faire péter, depuis longtemps, le Port de Marseille ; plus de Mer, plus de Port, je vous le dis moi… À peine le temps de raccrocher, je reçus un appel du responsable CGT des Dockers du Port de Marseille, qui voyait dans cette menace de rançon une basse action du patronat local pour nuire à la prochaine grève dont le mot d’ordre venait à peine d’être donné, plus de mer, plus de bateaux, plus de grève. La psychose gagnait la ville et même les médias nationaux s’emparaient de l’événement : hier, une chaîne d’information continue avait même fait quinze heures de direct sur le sujet, quinze heures sur quatre lignes. Il fallait avoir de l’imagination. Mon téléphone sonna à nouveau et je me demandais si j’allais décrocher lorsque le planton arriva en courant dans le bureau :

– Prends l’appel, s’il te plaît c’est ma tante.

– Et tu crois pas que j’ai autre chose à faire ?

– Prends-le je te dis, elle ne veut parler qu’à toi.

Je décrochai enfin le téléphone :

– « Lieutenant Eyraud, j’écoute.

– Bonjour Monsieur, ici c’est la Zize de l’Estaque.

– Laquelle ? la poissonnière ?

– Et laquelle tu veux que ce soit, y en a qu’une de Zize, même que quand j’étais jeune on me disait la belle Zize.

– Bon venons-en au fait, vous appelez pour Gandolfi ?

– Non, qui c’est ce Gandolf ?

– Un grand blond avec les yeux qui parpelègent, mais vous appelez pour quoi alors ?

– Pour mon pauvre Méhu que je me morfonds rien que d’y penser.

– Appelez un docteur plutôt, qu’est-ce que vous voulez que j’y fasse si votre mari va pas bien ?

– Mais Méhu c’est pas mon mari ! mon Mari c’est Fernand… il faut que je vous dise : mon pauvre Méhu, il fait que de m’inquiéter, il a changé, c’est plus le même, il traîne toujours au cercle des pêcheurs et on dirait qu’il complote avec ses amis.

– Vous lui en avez parlé ?

– Pardi ! Mais il a rien voulu me dire, il m’a simplement parlé d’une lettre qui allait foutre un brave bordel.

– Et où je peux le trouver Méhu ?

– Au cercle des pêcheurs de l’Estaque.

Le «deux tons» me permit d’arriver en moins de deux et ma réception fut assurée par cinq vieux briscards assis face à la mer, cheveux blancs et peaux tannées par le soleil et les embruns.

– Alors à votre âge on peut encore faire des belles conneries, lançai-je en tant qu’entrée en matière. C’est Zize qui m’envoie.

– Pourquoi ? C’est une connerie l’avenir de la Mer ? Plus personne n’y fait attention ! Regarde petit, tout le monde y jette ses bordilles, les bateaux dégazent au large, le grand collecteur n’a jamais si bien marché et même les ports sont dégueulasses ; on pourrait penser que les plaisanciers fassent attention à la mer, mais non, va faire un tour dans n’importe quel port, il y a tellement de trucs qui flottent qu’on doit pouvoir marcher sur l’eau !

– Mais enfin, vous ne voulez quand même pas tuer la Mer ?

– Mais non ! Nous on l’aime la Mer, on la défend, on y vient tous les jours.

– Pourquoi avoir demandé une rançon alors ?

– Ça c’est pour emmerder le Maire, et puis à nos âges qu’est-ce que tu veux qu’on fasse avec autant de roros ?

– Pourquoi vous avez fait ça alors ?

– Mais pour qu’on en parle de la Méditerranée, les journaleux descendent de Paris, du Mistral et l’Estaque donc, ils arrivent forcément chez nous et nous, on peut parler de la protection de la Mer. Hier, Toine a fait TF1 et aujourd’hui, on passe tous ensemble à BFM TV. Tu vois à nos âges nous avons peu de distractions alors on s’amuse comme on peut.

Mon enquête prit ainsi fin dans la bonne humeur la plus totale…

RENÉE SONNET
Avril 2014

Photo : Marseille – La mer vue du MuCEM -c- Gaëlle Cloarec