Marseille Provence 2018 semble souffrir des mêmes défauts que MP2013, et quelques autres...

Marseille 2018 aime les gros

À Marseille plus qu’ailleurs, la vie culturelle s’est construite autour d’initiatives individuelles d’artistes, fédérés souvent en groupe, en compagnies. Historiquement ce sont eux qui ont construit, souvent de leurs mains, les théâtres et lieux culturels, et qui ont obtenu à force de ténacité que la Ville, puis les autres collectivités jusqu’à l’État, les financent. Aujourd’hui ces lieux et compagnies disparaissent du paysage : le Théâtre Gyptis est devenu un cinéma associé à la Friche, le théâtre de Lenche est absorbé par le nouveau Théâtre de la Joliette, les Bernardines par le Gymnase-GTP-Jeu de Paume, le GRIM par le GMEM, l’espace Busserine est fermé par le Front national, Montévidéo et Karwan sont en danger… Le Toursky, le Théâtre Nono, le Klap de Michel Kelemenis, la Salle Musicatreize ou le PIC de Télémaque parviennent à proposer des programmations solides, mais ils déplorent les faibles rémunérations qu’ils sont capables de donner aux artistes. Quant aux galeries d’art contemporain et aux salles de musiques actuelles, leur économie est encore plus précaire… Aujourd’hui ce sont ces lieux institutionnels, aux directeurs nommés officiellement et souvent « nouveaux arrivants » dans la ville, qui sont aux commandes du projet Marseille Provence 2018. Il s’agit de prolonger MP2013, enfin ! L’initiative vient de la Chambre de Commerce, qui présidait déjà MP2013 : elle semble souffrir des mêmes défauts que sa sœur aînée, en y ajoutant quelques autres.

Le comité de pilotage, tout d’abord, est composé exclusivement des « gros opérateurs », et d’une seule artiste : Macha Makeïeff, directrice de La Criée. Les autres ? Jean-François Chougnet, directeur du MuCEM, Alain Arnaudet, directeur de La Friche, Jan Goossens, directeur du Festival de Marseille, Bernard Foccroulle, directeur du Festival d’Aix, Pierre Sauvageot, directeur du Centre National des Arts de la rue, Dominique Bluzet, directeur du consortium GTP-Gymnase-Jeu de Paume-Bernardines, Francesca Poloniato, directrice de la scène nationale du Merlan, Gilles Bouckaert, directeur de la scène nationale de Martigues, Hugues Kieffer, coordinateur du festival Marseille Jazz des 5 continents, Pascal Neveux, directeur du Fonds Régional d’Art Contemporain, Sam Stourdzé, directeur des Rencontres d’Arles et Pierre Vasarely, président de la Fondation Vasarely. Même s’ils nous assurent qu’ils veulent associer toutes les forces du territoire, on note l’absence relative de la musique (l’Opéra de Marseille et le GMEM, Centre National de création, ne sont pas de la partie) et totale de la danse. Serait parce que des artistes, comme Angelin Preljocaj ou Emio Greco, dirigent les équipements ? On ne peut que déplorer l’absence des artistes marseillais historiques (d’Hubert Colas à Michel Kelemenis, des Minotiers à Musicatreize, des Nono à Télémaque…), et le peu de place faite aux femmes et des jeunes.

Si Bernard Foccroulle envisage la production d’un opéra de Benjamin Dupé, c’est pour l’heure la seule œuvre qui est nommée. La faiblesse de la programmation de spectacle vivant de MP2013 risque, à cette aune-là, de se reproduire : comment peut-on envisager de construire une programmation artistique sans les artistes ?

D’autant que les moyens seront insuffisants : les 5,5 millions de budget, qui viennent pour partie du reliquat de 2013, pour partie de subventions exceptionnelles et de la chambre de commerce, ne sont rien par rapport aux 93 millions de MP2013. D’autant qu’entretemps les subventions culturelles du département 13, territoire de la manifestation, sont passées de 35 millions en 2013 à 25 en 2014, puis à 18 en 2017. Considérablement appauvries, les compagnies du territoire ne pourront rien proposer d’exceptionnel… et les gros opérateurs iront chercher ailleurs !

Il leur reste un peu moins d’un an pour préparer cette programmation exceptionnelle qui devrait se tenir de février à mai 2018. Espérons qu’ils sauront ouvrir leur comité, pour que ces six mois restructurent un paysage culturel en souffrance, plutôt que d’offrir un feu d’artifice sans lendemain.

AGNÈS FRESCHEL
Janvier 2017

Lire ici notre article Gros opérateurs et petits artistes