Maçon des mots : Entretien avec Erri de Luca

 - Zibeline

Chapelle de l’Observance, Draguignan, pluie continue dehors, effervescence livresque sous les hautes voûtes : les Escapades littéraires organisées par l’Association des Libraires du Sud, ont pour thème l’Italie. On se gorge de livres, de rencontres, de discussions, de tables rondes passionnantes au public nombreux…

En invité majeur, Erri de Luca se plie au jeu des questions mené par Pascal Jourdana, tissées des lectures en Italien et en Français. L’écrivain évoque son parcours, l’enfance dans un quartier populaire de Naples, la vie familiale oppressante, l’adolescence, le militantisme, les luttes sociales, le métier de maçon, les actions politiques fortes puis humanitaires, l’approche enfin de la Bible dans le texte Hébreu. Revenant à la ville de Naples, il en brosse l’histoire dans ses grandes lignes, sourit en affirmant qu’elle dépend davantage de la géologie que de l’histoire : «Avec le volcan, on a développé un système nerveux plus proche de celui des Japonais ou des Chiliens que des autres européens : nous avons un regard constant vers la lampe, et si elle bouge, nous restons calmes, nous avons toujours un paquet prêt pour fuir. Nous appartenons à la catégorie des secoués

Naples, c’est aussi une «éducation sentimentale». «Ma mère était américaine, et je ressemblais à ceux de la 6ème flotte américaine basée à Naples (le plus grand bordel pour les États Unis). Naples appartenait à l’Italie par convention, et aux USA par les faits

Le départ de Naples, un exil ? «Certainement pas, l’exil est un mot tragique, je ne peux pas l’attribuer à mon départ à 18 ans même s’il fut définitif. Le lieu que j’ai quitté n’existe plus, avec sa mortalité infantile énorme, ces êtres attachés comme un crachat à la vie. La seule chose qui ne bouge pas, c’est le Vésuve, le seul vrai propriétaire du lieu. Je n’écris pas en Napolitain, j’ai choisi l’Italien, ma seconde langue, celle de mon père, tranquille, longue, lente, plein de syllabes. À Naples, vite se dit «i», rien de plus rapide !»

Pourquoi l’Hébreu ? «J’aime lire les écrivains dans le texte, ce qui m’a poussé à apprendre plusieurs langues le latin et le grec pendant mes études classiques, puis les autres pour savourer les poètes espagnols, portugais, allemands… L’Hébreu est coincé entre le premier mot de l’Écriture sainte et son dernier. Il y a une grande distance entre le format d’origine et les traductions. Il est essentiel de revenir à l’originel. Je ne suis pas un homme qui croit, mais l’écriture sainte est pleine de maçons… Le petit ouvrage La première heure, paru en 2012 pour la traduction française, s’attache à une relecture de certains passages bibliques en restant au plus près de la signification des mots hébreux, ainsi, Samson, Shimshón en Hébreu vient de shémesh, le soleil…»

Quel lecteur êtes-vous ? «Je suis passionné par la poésie du XXème, c’est un siècle qui n’a pas le temps, pas d’espace non plus pour écrire long, il convient à la forme poétique, au message télégraphique qu’est la poésie.»

Quelle est l’importance de la musique ? Vous-même, chantez… «Un apprentissage forcé ! Quand j’étais petit, je chantais faux, la pire des abominations à Naples ! Ma mère a pratiqué la «circoncision de l’ouïe», j’ai appris à chanter juste et napolitain. Cela m’a aidé à écrire… il est indispensable de savoir chanter pour écrire. La précision de la musique correspond à la précision de la phrase et des mots.»

Qu’apporte la lecture ? «Le texte n’est pas un produit fini, c’est au lecteur de le parfaire. Les pages le transportent dans son intimité, dans sa vie, c’est lui qui termine définitivement un livre. J’apprends comment un lecteur a pris possession de mes pages en entendant sa lecture. Le livre pour moi est un hôte du temps du lecteur. Il faut aussi laisser le désir de pages supplémentaires, c’est pourquoi j’écris des livres petits. Il faut savoir ne pas être pesant quand on est l’hôte de quelqu’un, et s’en aller avant la lassitude !»

Quel est votre regard ? «Toujours le même, au rez-de-chaussée : je me trouve parmi et pas en vue panoramique. Le XXème a porté des révolutions, des renversements, des tyrannies, des déracinements de milliers d’êtres humains, des prisons… Je suis un lecteur passionné de Don Quichotte, et je m’identifie à Rossinante. Dans mon siècle, nous avons été chevauchés par des Don Quichotte. Mes choix sont venus par la nécessité du moment. Je me suis impliqué dans des mouvements révolutionnaires ou des guerres parce que je ne pouvais pas rester à la fenêtre. Les jardins fermés, images du paradis, sont beaux, mais doivent être quittés».

MARYVONNE COLOMBANI

Mai 2012

 

Les Escapades littéraires, programmées par Libraires du Sud, ont eu lieu du 12 au 15 avril à Draguignan