Les réactions de la rédaction aux caricatures de Charlie Hebdo

Liberté, Islam et maïeutique

Les réactions de la rédaction aux caricatures de Charlie Hebdo - Zibeline

Après la publication des caricatures du prophète par Charlie Hebdo, les réactions, contradictoires mais pas trop, de la rédaction :

 

Liberté, liberté chérie

Le 6 octobre, le Ravi fêtait son 100e numéro à la bibliothèque de l’Alcazar, numéro dont La grosse enquête porte sur «les médias, pressés comme des citrons». Une table ronde était organisée sur le thème de la liberté de la presse, rassemblant une journaliste du collectif Presse-papiers, une kiosquière, le rédacteur en chef du Ravi et celui de Charlie Hebdo.

Michel Gairaud a commencé par déplorer le «déficit de cette profession en région. Il y a de bons professionnels partout, y compris en PQR (presse quotidienne régionale ndlr), mais la tendance est au conformisme, avec des structures qui communiquent plus qu’elles n’informent. Il devient rare et difficile de pratiquer le journalisme comme il devrait l’être, avec des reportages et des enquêtes de fond.» Le poids de la publicité institutionnelle, les difficultés économiques du secteur, la précarisation exponentielle des pigistes renforcent ce phénomène et font le lit de toutes les dérives imaginables lorsqu’on dépend pour sa survie de ceux que l’on est censé juger objectivement. En matière de liberté de la presse, les pressions économiques et/ou politiques ne s’arrêtent pas aux rédactions, comme c’était le grand mérite du Ravi de le souligner en invitant Catherine Pietralunga, kiosquière de la Préfecture. Les membres de cette profession n’ont même pas la possibilité de choisir leur affichage (aux mains de la société JC Decaux à Marseille), et étant sous contrat d’exclusivité avec les diffuseurs, ils ne pourraient pas s’ils le souhaitaient opter pour un système alternatif moins contraignant.

Des choix difficiles à assumer donc, pour toute une filière qui demeure un élément essentiel de la démocratie, et qui est douloureusement consciente de ses responsabilités.

Un des membres de l’assistance l’a formulé en mots très simples : «J’aime regarder les Une des journaux satiriques, elles font souvent état de ce qui n’est pas traité ailleurs dans les médias.» C’est la raison pour laquelle on peut ne pas être fan de satire, ne pas forcément rire aux blagues scatologiques, trouver que Charlie Hebdo est une publication parfois vaseuse, et pourtant apprécier qu’il ait une place.

Charb, son rédacteur en chef, a évidemment été interpellé au sujet des caricatures de Mahomet publiées dans le numéro 1057. Il a simplement rappelé que depuis 20 ans, son journal s’attaque à l’intégrisme, qu’il soit catholique, juif ou musulman, et que ce n’est pas prêt de changer, «Ayrault peut nous gronder tant qu’il veut».

Le problème avec la religion est qu’elle a servi de prétexte infini à la libération de pulsions agressives, qu’elle s’est trop souvent acoquinée avec l’argent et le désir de pouvoir, en un cocktail dévastateur. Laissons les amalgames bas-du-front à Marine Le Pen : pour nombre de croyants de toutes obédiences, la religion n’a pas à quitter la sphère de l’intime ; il est donc absurde de coller des étiquettes généralisantes sur tel ou tel groupe, ennemi de la laïcité. Il semble d’ailleurs que pour les plus dangereux, l’ennemi n’est pas le croyant d’une religion adverse, c’est celui qui ne croit pas…

GAËLLE CLOAREC

Octobre 2012

Le Ravi expose ses dessins de presse à l’Alcazar jusqu’au 13 octobre

 

Le « Mahométan », Sarrasin, Ottoman ou Maure, a toujours représenté, pour le Chrétien, l’autre en tant que voisin. Pas un « cannibale » comme dans les Amériques ou l’Afrique lointaine, mais un être proche dont il faut se méfier à cause de son rapport aux femmes, et parce qu’il convoite vos biens

Charlie et la déontologie

Liberté de la presse ? Évidemment. Ce n’est pas un droit, mais un devoir, pour un journaliste, de chercher et rendre publiques les vérités, celles qui dérangent ou posent question. L’article 1er du code de déontologie international des journalistes le dit très clairement : «Respecter la vérité et le droit que le public a de la connaître constitue le devoir primordial du journaliste

Cet article et ses corollaires, adoptés en 1956 par la Fédération Internationale des Journalistes, sont ceux qui règlent tous les codes professionnels nationaux. Déontologie amendée en 1976, reconnue par les Nations Unies, complétée par un code professionnel (Munich 1971) précisant les limites de ce droit (respecter la vie privée) et donnant quelques garde-fous précieux pour garantir la liberté dans les faits : «La responsabilité des journalistes vis-à-vis du public prime toute autre responsabilité, en particulier à l’égard de leurs employeurs et des pouvoirs publics ; ne jamais confondre le métier de journaliste avec celui du publicitaire ou du propagandiste ; n’accepter aucune consigne, directe ou indirecte, des annonceurs ; refuser toute pression et n’accepter de directive rédactionnelle que des responsables de la rédaction…»

Régulièrement Charlie Hebdo, en publiant des dessins satiriques à rebrousse-poil, défend ce droit à commenter librement la vérité sans céder aux pressions. Les caricatures incriminées sont défendues par tous ceux qui veulent une presse libre d’aborder sans entrave les sujets qu’elle veut traiter, de la manière dont elle entend les traiter. On ne saurait la remettre en cause sans atteinte grave à la démocratie.

Pourtant…

Ce vieux code de déontologie, dans sa sagesse, ajoute un certain nombre d’articles à son énoncé primordial. En particulier ce 7e commandement. Qui n’est pas une règle, mais une mise en garde, un signal d’alarme qui, dix ans après la guerre, rappelle à tout journaliste les dangers de la profession qu’il exerce : «Le journaliste prendra garde aux risques d’une discrimination propagée par les médias et fera son possible pour éviter de faciliter une telle discrimination, fondée notamment sur la race, le sexe, les mœurs sexuelles, la langue, la religion, les opinions politiques et autres, l’origine nationale ou sociale

Le journaliste a une influence, un pouvoir. Bénéfique et indispensable, mais avec son revers : il lui faut mesurer sans cesse l’impact possible de ce qu’il publie. Même lorsqu’il est un caricaturiste. Puis décider ensuite, en connaissance de cause, de publier ou non. Ces caricatures ne tombent donc aucunement sous le coup de la loi : elles ne contiennent aucune incitation à la violence ou à la haine raciale, et contreviennent seulement à une «loi» religieuse, à laquelle la presse n’a pas à obéir. Mais pourquoi aujourd’hui, alors que le FN a une influence grandissante dans les esprits et que la haine du musulman s’affiche, décomplexée, dans bien des discours, pourquoi choisir d’enfoncer ce clou-là dans les chairs ? Pourquoi sortir ces caricatures alors même que le monde musulman est violemment secoué par un film infâmant ? Et pourquoi confondre le rire qui cible les puissants avec celui qui se moque des misérables ?

Se moquer des chrétiens, dominants, des riches, dominants, des politiques, des stars, des banquiers, des industriels… participe de la révélation d’une vérité bénéfique. Se moquer des petits, des opprimés, des pourchassés est beaucoup moins glorieux. Même quand leurs travers sont réels. Caricaturer les musulmans aujourd’hui n’est simplement pas très malin. En France ils sont en danger, et ailleurs, en dehors de quelques émirs et dictateurs, ils restent les opprimés de ce monde.

AGNÈS FRESCHEL

Octobre 2012

 

L’Islam un problème ? Non, la religion !

Toute pratique religieuse sincère, avec adhésion à ses principes fondateurs, empêche la l’exercice de la pensée rationnelle, l’accès à la connaissance et plus largement l’émancipation, théorique ou pratique.

Hier, et aujourd’hui encore, nos catéchismes insufflant la création du monde par Dieu au mépris de la science ; Galilée, puis la Déclaration des droits de l’homme condamnés par l’Eglise jusqu’au XXe siècle ; nos mères ne pouvant vivre leur vie, un droit de vote il y a à peine 70 ans, les menaces sur la femme qui veut divorcer…

Aujourd’hui ce sont de jeunes Français, musulmans, pratiquants parce que relégués par une société qui crée des ghettos, qui se bouchent les oreilles en cours de philosophie ou se mettent à porter le voile alors que leurs parents marchent cheveux au vent.

Jamais la question sociale n’a eu autant d’acuité pour comprendre le phénomène religieux, mais commençons par la question pédagogique et la laïcité.

L’Islam n’est pas un problème, il n’est qu’un exemple : nous sommes dans un pays judéo-chrétien où la tradition impose de ne pas blesser l’idée de Dieu. La laïcité y est la couverture d’une tolérance envers la religion, hypothèse ridicule qui contredit l’intelligence moderne. L’Islam s’engouffre dans cette brèche offerte par la laïcité sur le plan pratique de l’enseignement : il ne faut pas critiquer l’idée de Dieu, même scientifiquement, philosophiquement ou historiquement ; combien sont-ils les profs à rappeler l’invention –pardon la révélation- du monothéisme par les Juifs alors que tout le monde était content avec son histoire fondatrice et ses dieux ? Puis sa réinterprétation par un homme qui s’est dit le fils de Dieu ? Et enfin une troisième reformulation par la bouche d’un ange qui souffla à un autre prophète une bible nouvelle qu’on appellerait le Coran ? La violence meurtrière qu’entraina ensuite l’imposition à d’autres peuples de cette idée ? Cette historicisation suffit à semer le trouble chez les élèves, mais personne ne prend le risque. Or il faut affronter Dieu à l’école.

Un peu de philosophie et de science y suffisent, merci Spinoza, merci Darwin : si Dieu a créé le monde il était donc sans le monde avant de le créer ; alors quoi, il s’est senti seul ? Il l’a voulu ? N’est-ce point le propre du caprice humain ce vouloir et cette création ? L’idée de Dieu ne peut survivre si la théorie de l’évolution est correctement enseignée. Mais quand va-t-on arrêter de dire que l’homme descend du singe ? L’homme a un ancêtre commun avec le singe : je descends de mon arrière-grand-père qui est mort. Le singe existe encore ! Quand va-t-on en finir avec cette idée que les espèces s’adaptent à l’environnement ? Il y a en permanence des mutations génétiques et seules celles bénéfiques sont conservées ; pas de projet pour la girafe d’allonger son cou : une bizarrerie génétique provoqua un long cou à une espèce, cela s’est avéré être un avantage et fut conservé ; la nature est un immense gaspillage et une immense loterie. Il n’y a pas de Dieu.

En France ? Ce sont les multiples politiques libérales mises en œuvre ces trente dernières années qui ont conduit à la ghettoïsation de la France. L’écart entre les riches et les pauvres n’a jamais été aussi fort, le communautarisme en est la conséquence et l’Islam n’est pas un problème, mais son regain est un opium aussi dangereux et savamment distillé que le fut le christianisme. La religion est la conséquence de la misère, sa consolation, le fruit de politiques économiques criminelles pour l’unité et l’indivisibilité de cette chimère qu’est devenue la République.

RÉGIS VLACHOS

Octobre 2012