L’Etat et nous : entretien avec Frédéric Mitterand

 - Zibeline

À l’heure où Marseille Provence 2013 annonce son programme, où les murs du MuCEM sortent de terre, où Nicolas Sarkozy choisit Marseille pour adresser ses vœux au monde culturel, mais où celui-ci souffre visiblement de la crise et des restrictions budgétaires, Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture et de la Communication, nous explique les choix culturels de l’État en PACA

 

Zibeline : Vous avez exprimé à plusieurs reprises votre attachement à la vie culturelle en régions. Un rééquilibrage des dépenses culturelles Paris-Régions est-il à votre sens souhaitable ?

Frédéric Mitterrand : Non seulement il est souhaitable mais c’est une orientation que j’ai engagée. J’ai souhaité dès mon arrivée rue de Valois que ce sujet soit concrètement traité. D’une part j’ai demandé aux établissements nationaux localisés à Paris de développer leurs missions territoriales, de manière à ce qu’ils puissent par exemple conclure des partenariats avec des régions, des départements ou des villes. Je pourrai citer le Pompidou Mobile, mais également le travail réalisé par des structures nationales telles que le Centre National de la Danse ou le Centre National des Variétés qui mettent en œuvre des démarches partenariales avec les collectivités territoriales. D’autre part, j’ai lancé des plans d’action au bénéfice des territoires, comme le plan musées en région, qui permet la rénovation de 79 musées hors de Paris, des mesures en faveur des territoires ruraux, ou encore les 14 propositions pour le développement de la lecture qui s’adressent aux collectivités territoriales afin de refonder la politique de lecture publique.

 

À l’occasion de Marseille Provence 2013, l’État investit dans des équipements lourds sur ce territoire : le MuCEM bien sûr, premier musée d’État décentralisé en région, mais aussi le FRAC, le Silo, la Friche, et bien d’autres à Arles ou Aix-en-Provence. Cet effort d’investissement de l’État n’affecte-t-il pas les subventions de fonctionnement courantes ?

Il y avait un retard important d’équipement à combler. D’autre part, le MuCEM est un signe très important que nous envoyons à tout le monde méditerranéen. Je suis convaincu que les contributions aux productions du MuCEM seront très nombreuses, car il y a partout une immense attente de reconnaissance des cultures de la Méditerranée.

Les budgets de fonctionnement, qui sont par ailleurs très variables d’un établissement à l’autre, ont tous été prévus. L’État et les collectivités territoriales ont parfaitement anticipé les coûts de fonctionnement induits ; il s’agira d’un effort conjoint, malgré les tensions budgétaires que nous connaissons tous. Ces établissements constituent des investissements d’avenir, générateurs de croissance et d’emploi, via le développement touristique, la création d’emploi directs et induits, et une attractivité renouvelée pour nos territoires.

 

Les structures culturelles du territoire déplorent une baisse de leurs moyens de production. Est-elle réelle ?

Le budget du ministère de la Culture et de la Communication a été sanctuarisé, il a même augmenté significativement depuis 2007. Néanmoins, nous sommes confrontés à la fois à un contexte économique difficile qui affecte les budgets des collectivités territoriales qui parfois se désengagent des projets culturels, mais également au développement de la demande culturelle : le nombre d’initiatives croît de manière continue dans notre pays depuis plus de trente ans et les moyens n’évoluent pas de la même façon -d’où la nécessité de faire des choix et l’impossibilité de répondre à toutes les demandes. Par ailleurs, la pression des coûts dans certains secteurs est forte, notamment dans le spectacle vivant, ce qui nécessite la recherche de moyens nouveaux, comme j’ai souhaité le faire en lançant une mission pour bâtir un nouveau système de financement pour le spectacle vivant, en faisant contribuer de nouveaux acteurs économiques.

 

Nous vivons dans une région particulièrement riche de culture, par son patrimoine architectural bien sûr, et les festivals exceptionnels qui s’y déroulent, mais aussi par la vitalité et la spécificité de la création régionale, et de ses modèles de production. Est-ce que le budget de la DRAC PACA, 3e région de France, est à la mesure de ces exceptions ?

L’effort du ministère de la Culture et de la Communication en faveur de la région est considérable, que ce soit dans l’aide qu’il apporte à des festivals de premier plan, comme Avignon ou Aix-en-Provence, ou dans des établissements tels que les centres dramatiques nationaux, comme le théâtre de la Criée à Marseille ou le théâtre de Nice où il est le premier financeur. J’ai tenu compte de cette richesse et du dynamisme des acteurs culturels dans les arbitrages que j’ai effectué pour le budget de la DRAC PACA, en intégrant également la capacité contributive des collectivités territoriales.

 

Il est question d’un mandat de révision demandé à la DRAC PACA de 400.000 €. Par ailleurs le ministère des finances a fixé pour 2012 un gel général de 6% des crédits pour la réserve budgétaire. Ces mesures d’économie, peu importantes en volume mais conséquentes pour certains acteurs fragiles du territoire, sont-elles confirmées ?

Comme je l’ai dit, le budget du ministère a été sanctuarisé, mais il était nécessaire d’opérer des rééquilibrages entre les régions, ce qui est une responsabilité essentielle de l’État. Ainsi, j’ai souhaité lancer une démarche de mandats de révision pour l’ensemble des DRAC, de manière à ce que les plus fortement dotées puissent contribuer à renforcer celles qui l’étaient moins. Cette démarche se déroule sur trois ans, entre 2011 et 2013. La moitié des DRAC contribueront au renforcement des moyens des autres. Mes services se sont appuyés sur des données objectives telles que le niveau moyen de financement culturel par habitant. Et en effet, la DRAC PACA fait partie des DRAC contributrices, mais j’ai tenu à ce que cela se fasse sans déstabiliser les projets culturels, en réalisant des économies notamment en rapprochant les établissements sur leurs fonctions support, pour ne pas entamer les budgets artistiques.

 

Votre ministère s’est particulièrement illustré dans le domaine de l’archéologie et de la sauvegarde du patrimoine, avec un équipement comme l’André-Malraux par exemple, qui répond à un double objectif de découverte et de préservation. La culture est-elle selon vous, essentiellement ou en partie, une affaire de mémoire ?

L’inauguration du bateau de recherches archéologiques et sous-marines à La Ciotat a été un moment très important pour la ville, pour les ouvriers du chantier naval, pour les archéologues et les plongeurs du DRASSM et pour l’ensemble du ministère. L’intuition d’André Malraux reste toujours d’actualité : les fonds sous-marins sont des témoignages du passé maritime et des traces de civilisation. L’action du ministère de la Culture et de la Communication est inséparable de l’action de conservation des patrimoines dans leur diversité, qui doivent être légués intacts aux générations futures. Ce sont aussi des patrimoines vivants : il n’est de mémoire sans futur, il n’est de patrimoine sans éducation au patrimoine. C’est le sens du label des Maisons des illustres qui a été créé à mon initiative : les lieux qui ont été habités par des artistes, des scientifiques, des personnalités politiques, des écrivains interrogent le présent. La culture se nourrit aussi, bien entendu, de la vitalité de la création et de la scène contemporaine, aussi bien dans le domaine du spectacle vivant que de la mode, du design ou des arts numériques. Comment ne pas voir d’ailleurs que les créateurs se nourrissent des questions liées à la mémoire, qu’ils la mettent en jeu dans leur processus de création ? Je pense à Cyprien Gaillard et à son travail de vidéaste sur les paysages ; à Arthur Nauzyciel avec la figure de Jan Karski. La mémoire, si elle peut emprisonner, peut aussi être l’outil d’une liberté nouvelle, d’une liberté retrouvée.

Entretien réalisé par AGNES FRESCHEL

Février 2012

 

Commentaire :

Le budget global consacré à la culture est effectivement en hausse depuis 2007 : en quatre années il est passé de 6 milliards (2007) à 7.5 milliards en 2011. Mais ce budget comprend en fait plus de 3 milliards de dépenses culturelles des autres ministères (Éducation, Justice) et de taxes reversées (sur les jeux, le cinéma, l’édition…). De plus il a nettement changé de périmètre, puisqu’il comprend des charges qui n’existaient pas en 2007 : 550 millions de contribution à l’audiovisuel public et à la diversité radiophonique par exemple (0€ en 2007), 700 millions d’aide à la presse (287 millions en 2007), des aides aux industries culturelles du cinéma ou de la musique enregistrée, un plan global de numérisation des archives. Ainsi, avec des missions nouvelles et un budget de la mission culture en stagnation (de 2.9 milliards en 2007 à 3 milliards en 2011, soit moins de 0.6% du budget de l’État), certains secteurs comme le patrimoine, la création, la recherche artistique et la culture scientifique ont connu en quatre ans des baisses conséquentes.

Quant à l’équilibre Paris-Régions, le ministère de Monsieur Mitterrand a indéniablement opéré un rééquilibrage : les crédits centralisés ne sont plus affectés au seul Paris (d’où le MuCEM, le Pompidou Mobile…). Mais l’ensemble des crédits se concentre sur de grandes institutions, celles que cite Monsieur le Ministre, où l’État nomme les directeurs, et qui font très peu de place à la création régionale. De plus en PACA de nouveaux équipements importants ont été construits (le Théâtre Liberté, le MuCEM, le FRAC…), les nouvelles missions ont comme ailleurs été prises en charge, les budgets alloués à certains départements sous dotés (04, 83, 06…) ont été augmentés (principalement aux dépens des budgets des Bouches-du-Rhône, bascule opérée en 2009), le tout à budget constant ou en augmentation très légère des crédits décentralisés (DRAC).

La région PACA, 3e région de France par ses habitants, avec un fort taux de chômage (4e région de France), doit aujourd’hui être «contributive», c’est-à-dire voir son budget global diminuer au profit d’autres régions. Or la seule variable d’ajustement dans un budget en baisse mais aux investissements en hausse sont les subventions aux associations, c’est-à-dire aux lieux, festivals et compagnies indépendants. D’où leur souffrance actuelle, et leur massive disparition.

AGNES FRESCHEL

Mars 2012