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Françoise Nyssen travaille, dans la petite marge que le gouvernement lui laisse, à une culture moins inégalitaire

Les rééquilibrages du ministère

Françoise Nyssen travaille, dans la petite marge que le gouvernement lui laisse, à une culture moins inégalitaire - Zibeline

Augmentation du poste « création », des crédits déconcentrés, de l’éducation artistique, le ministère de la Culture chemine vers un désir d’égalité, et Françoise Nyssen s’attaque enfin à la violence du rapport homme/femme dans les arts*.

Non, ce n’est pas le ministère dont on rêvait. Celui qui ne concentrerait plus les investissements à Paris. Celui qui obtiendrait que le gouvernement augmente son budget, insuffisant aujourd’hui pour stopper l’érosion générale, et cesse d’appauvrir des collectivités territoriales qui réduisent les leurs. Celui qui pourrait accompagner les élans nouveaux, subvenir aux droits culturels de chacun, et penser les arts et la culture non en pansant les plaies, mais en insufflant des idées et des ambitions nouvelles…

Mais il est indéniable que Françoise Nyssen travaille, dans la petite marge que le gouvernement lui laisse, pour une culture moins inégalitaire. Dans un contexte dit « contraint », elle obtient que le budget du ministère soit légèrement augmenté, et orienté vers des pistes nouvelles. Si le déséquilibre Paris/Régions est loin d’être comblé par la légère augmentation des budgets alloués aux Directions Régionales ; si la baisse de l’audiovisuel public interroge, à l’heure où il faudrait le réformer et repenser ses missions de service public ; si le chantier lancé pour généraliser une politique d’éducation artistique et culturelle (EAC) ne pense pas assez finement la transmission des œuvres aux publics, et ne peut, faute de moyens suffisants, s’adresser vraiment à tous… du moins Françoise Nyssen tente de préserver l’existant, de redonner un peu de moyens à la création et d’ouvrir plus grand les portes des maisons d’art et de culture. Tout en comprenant les difficultés de la presse, l’enjeu du numérique et des patrimoines, la nécessité d’une politique du livre et d’un soutien au cinéma dit d’auteur.

Harcèlement sexuel

Mais sa décision la plus révolutionnaire, dans le sens où elle peut vraiment changer les comportements du milieu culturel, et de la société, concerne les femmes. À l’heure où les Balance ton porc et les Me too disent l’effroyable fréquence, l’effroyable violence, de la domination masculine dans ce qu’elle a de plus abject, la ministre souligne que l’affaire s’est déclenchée dans le milieu du cinéma. De la Culture.

Depuis quelques années le ministère cherche à compenser l’inégalité d’accès des femmes aux postes de direction, sans voir qu’elles et leurs œuvres restent absentes des plateaux. Il constate que les écarts salariaux persistent, que les 60% d’étudiantes qui fréquentent les écoles d’art ne représentent que 34% des jeunes artistes, et les moins payées, mais ne pense pas la relation Homme/Femme dans son rapport de domination.

La ministre va au cœur du problème, c’est-à-dire à sa source, en remettant en cause les mœurs dans les écoles d’art. Les harcèlements des jeunes filles, leur dévalorisation, la place des mentors.

Il est plus que temps : Reine Prat le disait déjà en 2013.

« Dans les écoles d’art, pour le dire schématiquement, des générations de « Lolitas » travaillent sous l’égide de mentors qui sont le plus souvent des hommes, le plus souvent d’un certain âge. »

Et la délégation nommée pour observer ces faits faisait plus que sonner l’alerte.

« Les étudiants dénoncent un problème latent dans les écoles d’art en France : la normalisation d’attitudes, remarques et propos sexistes et homophobes de la part de personnes auxquelles leur statut d’enseignant confère le pouvoir de briser ou de promouvoir la carrière de leurs étudiants. Pour faire cesser l’omerta, la délégation demande de généraliser dans toutes les écoles de formation (écoles de journalisme, écoles d’interprètes, écoles d’arts) des modules dédiés à la question du genre qui incluront une sensibilisation à la question du harcèlement sexuel et des comportements sexistes. »

L’ampleur des dégâts

Car le harcèlement sexuel, dans le domaine des arts, ne relève pas du fait divers anecdotique. C’est l’image de la femme et les stéréotypes qui construisent inconsciemment nos comportements qui sont affectés par la couverture des Inrocks glorifiant un féminicide, l’absence de femmes instrumentistes dans les musiques actuelles et le jazz, l’absence d’œuvres de femmes étudiées à l’école, les schémas érotisés, souvent infantilisés, de la beauté féminine fabriqués par le cinéma, la photo et les médias.

Tant qu’elles seront aussi souvent, dans les écoles d’art et d’archi, mais aussi les conservatoires et écoles d’acteurs, rabaissées au statut d’objets, dominées, humiliées, agressées, il y a peu de chances que les femmes artistes sortent de l’invisibilité ou du stéréotype. Qui persistent malgré les nominations volontaristes de femmes aux postes de direction, et véhiculent l’image d’une femme inférieure, destinée avant tout à être belle, à rester jeune et à ne pas penser.

AGNÈS FRESCHEL
Novembre 2017

*Le ministère de la Culture vient d’obtenir les deux labels AFNOR de la Diversité et de l’Égalité. Première administration d’État à les détenir conjointement il est récompensé, en particulier pour son action pour la parité, contre les disparités salariales et le harcèlement.

Illustration : Balance des genres – CC0 creative commons