Nanotechnologies : étudier les risques physiologiques et sociétaux

Les nanos à la loupe…

Nanotechnologies : étudier les risques physiologiques et sociétaux - Zibeline

Depuis quinze ans déjà, une révolution est en marche : les nanotechnologies et les nanosciences partent à la conquête de l’infiniment petit en étudiant, fabriquant et manipulant des structures à l’échelle de quelques nanomètres (soit un millionième de millimètre). Les techniques se perfectionnent à grande vitesse dans des domaines scientifiques variés (électronique, mécanique, chimie, optique, biologie) et promettent de bouleverser notre quotidien par l’apport de nouveaux matériaux, de nouveaux procédés industriels, de nouveaux traitements médicaux… Ce qui n’est pas sans soulever de nombreuses questions éthiques dans un espace normatif encore à définir.

Mais quel est donc cet étrange «nanomonde» ? D’un point de vue économique la réponse est simple : un immense réservoir de profit. En effet la technologie des nanoparticules manufacturées a généré 147 milliards de dollars sur l’année 2008 avec des prévisions à court terme tablant sur 3000 milliards de dollars. Autant dire que l’industrie a vite intégré cette discipline de l’infiniment petit, les avancées très sensibles des moyens actuels de communication constituant la partie visible d’un iceberg dont la partie immergée reste à étudier et à développer industriellement, notamment en nanomédecine.

On peut dès lors se demander, comme toujours lorsque de tels volumes économiques sont en jeu, si les intérêts de l’homme et de la société conditionnent seuls le transfert entre recherche et développement ou si les profits industriels exercent une pression majeure sur les choix opérés. Ainsi ces nanotechnologies pourraient profiter à des secteurs entiers de l’économie avant d’envahir notre quotidien… Pourtant ils constituent une réelle rupture technologique, comme le fut la microtechnologie avec les microprocesseurs dans les années 1970-1980, ce qui n’est pas sans conséquences : les nanoproduits font débat, suscitant des craintes légitimes et soulevant également des questions  éthiques.

Un haut risque multiple, pour tous

Comme toute activité humaine, les nanotechnologies comportent des risques ; la difficulté, pour mesurer ces risques et s’en prémunir, réside d’abord dans la capacité à recenser les nanoparticules manufacturées, à développer des méthodes de mesure de ces particules aujourd’hui difficilement détectables par des moyens simples, vu leur taille. Ce qui complique l’évaluation du rapport bénéfices/risques engendré par leur développement : peu de données sont aujourd’hui disponibles quant à leurs effets sur l’homme ou les écosystèmes.

Or leur rapport surface/volume et leur taille permettent un dépassement des barrières biologiques par une diffusivité augmentée à très petite échelle. Les risques «classiques» de la chimie du vivant seraient donc accrus. C’est bien ce qui inquiète les associations de citoyens. De plus, au-delà de ces risques physiologiques, des problèmes sociétaux se posent, en particulier celui du non-respect de la liberté individuelle : est-il tolérable d’être soumis à notre insu à ces particules invisibles, en l’absence d’une maîtrise fiable de la filière de production, d’études sérieuses sur leurs effets biologiques, en l’état actuel des connaissances parcellaires ?

Il est en effet crucial que face à cette révolution des nanosciences, poussant la matière dans ses derniers retranchements, les scientifiques et les décideurs poursuivent leurs travaux dans le respect de la personne. Ici, le rôle du débat citoyen prend tout son sens, car permettre une plus grande couverture médiatique doit faciliter la mise en œuvre d’un cadre réglementaire, même s’il ne faut pas tout attendre de la réglementation : une fois les risques sur la santé humaine contenus (et ceux-ci ne le sont pas), le risque pour l’Homme n’en sera pas pour autant maîtrisé. Les progrès opérés grâce à la miniaturisation dans le domaine des biotechnologies sont un exemple flagrant à cet égard : les «laboratoires sur puce» (lab on chip) permettent, même si leur développement reste du domaine de la recherche, un diagnostic génétique beaucoup plus rapide et moins coûteux qu’avec les outils actuels. Quelle maîtrise aura-t-on sur l’utilisation de cette information génétique rendue facilement accessible ? Les fichages les plus complets seront possibles, et la tentation d’un eugénisme correctif.

En débattre ne s’improvise pas ! À l’heure où la culture scientifique et technique va devenir une compétence obligatoire des conseils régionaux, il semble urgent que tous les partenaires (éducatifs, politiques) s’emparent de la question de la formation à l’éthique pour que le débat dépasse les peurs irraisonnées.

Le premier forum les nanos dans la peau qui a été proposé aux citoyens le 19 mars à l’Hôtel de région constitue bien un engagement dans ce sens. Il s’agit aujourd’hui de faire entendre à tous qu’une révolution technologique à hauts risques est en route.

CHRISTINE MONTIXI
Avril 2013

Extraits du rapport du ministère de l’Écologie et du Développement durable, 2006 :

Les perspectives économiques justifient les considérables efforts de recherche et développement sur les nanotechnologies. Le contraste n’en est que plus frappant avec le caractère encore très limité des études d’impact sanitaire des nanotechnologies, de leur production à leur destin final (déchets) et la proposition très insuffisante des enveloppes budgétaires destinées à ce type d’investigation. Cet impact peut être de nature strictement sanitaire, mais aussi social et éthique.

[…] Les conséquences possibles de la mise en œuvre des nanotechnologies sont pour l’essentiel imprévisibles […]. Néanmoins, certaines applications ou usages devraient susciter une particulière vigilance : ainsi les processus de séparation isotopique de radioéléments pourraient être grandement facilités par les nanotechnologies. Une interprétation possible est que la fabrication d’armes nucléaires va s’en trouver simplifiée.

[…] La population professionnelle exposée par la fabrication, la mise en œuvre et l’usage des nanoparticules va croître rapidement, de façon dispersée et peu identifiable. L’exposition des consommateurs croîtra également rapidement, soit par utilisation explicite et contrôlée des nanoparticules (cosmétiques, nouveaux médicaments), soit par relargage de celles-ci à partir de substances dont elles visent à modifier les propriétés, sans que le consommateur soit averti de leur présence. De même, l’exposition des riverains d’installations productrices ou utilisatrices…

[…] Il existe de multiples arguments convergents obtenus à partir des diverses approches expérimentales (études cellulaires, tissulaires chez l’animal, mais aussi études chez l’homme) pour affirmer l’existence d’une réactivité biologique particulière des nanoparticules. Les nanoparticules peuvent donc représenter un danger pour l’homme. Néanmoins il n’existe pas actuellement suffisamment de données ni de méthodologies adaptées pour évaluer les risques pour la santé de l’homme.

Rapport complet disponible : http://www.developpement-durable.gouv.fr/IMG/pdf/16-3.pdf