Le Musée Départemental de Salagon sort les femmes de l’ombre

Les invisiblesVu par Zibeline

• 2 mars 2016⇒15 décembre 2016 •
Le Musée Départemental de Salagon sort les femmes de l’ombre - Zibeline

À l’occasion de l’exposition C’est quoi exactement un musée d’ethnologie ? , le fonds Albert Blanc, laissé à Salagon dans les années 80, avait été sorti des réserves. Parmi les vêtements, émouvants par leurs moult rapiéçages, se trouvaient sept tabliers, uniques pièces rappelant l’épouse anonyme de cet agriculteur de Cereste. Nous l’avons baptisée Simone, sourit la directrice du Musée Départemental de Salagon, Isabelle Laban Dal-Canto, et c’est l’un de ses tabliers qui vous accueille à l’entrée de l’exposition Simone, Alexandra et les autres… Sortons les femmes de l’ombre.

Épousant la structure multiple du lieu, entre les bâtiments du prieuré médiéval, son église romane et les jardins remarquables, l’exposition regorge de surprises, depuis les aphorismes populaires disséminés à l’extérieur, les Robes d’Alice de Béatrice de Germay, figeant la femme dans leurs plis de béton, aux œuvres brodées du collectif de femmes Arroseur Art osés et de Cécile Angèl(e). Les proverbes en version bilingue, provençal/français, se détachent sur les murs rouges, blancheur faussement candide qui souligne leur effarant sexisme, « l’eau gâte le vin, la charrette le chemin, la femme l’homme »…

Portraits majeurs

En face de ces dictons, des femmes-cloches et des fesses de la Fanny des joyeux boulistes (la femme est soit sotte, soit réifiée, objet d’humiliation), quelques grandes figures de femmes qui ont vécu en Provence : poète, Lazarine de Manosque (1848-1899) qui, férue de littérature, intégra le monde très fermé et masculin du Félibrige ; écrivain, Maria Borrély (1890-1963) enthousiasma Gide et Giono ; peintre, Marie Caire (1860-1934), artiste militante, s’intéresse à la représentation de la figure humaine, on peut admirer dans une autre salle sa Famille aux champs dont le personnage central est une femme ; peintre encore, et bergère, Aimée Castain (1917-2015) « conduit » ses tableaux, comme on dit en Provence « conduire un troupeau » ; poète, Lucienne Desnoues (1921-2004) tente de « prolonger le furtif par l’écrit » ; orientaliste, écrivain, exploratrice, Alexandra David-Néel (1868-1969) fut la première femme européenne à entrer à Lhassa au Tibet, sa maison à Digne se visite toujours ; enfin, il semblait essentiel de rendre hommage à l’ethnologue Germaine Tillon (1907-2008)… Plus loin, discrète, dans l’église, en écho aux jardins des simples du prieuré, l’érudite botaniste Hildegarde de Bingen (1098-1179) a récemment reçu le titre de « Patronne des médecines douces ».

Et quotidien…

On suit aussi la femme dans les étapes de la vie, à travers une émouvante collection d’objets : youpala d’osier tressé -il faut échapper à l’animalité rampante ou à quatre pattes, et chercher le plus tôt possible la verticalité-, cape de baptême, berceau étroit, chapeau d’enfant, matériel d’écolier, plumes, buvards, cahiers de couture, marquette au point de croix, trousseau, souvenir de communiante, robe de mariée, de veuve… photographies et travaux d’aiguille, mobilier évoquent silhouettes et traditions. Les métiers, les travaux, les occupations, entre vie sociale et vie intime se dessinent. On découvre la femme à sa toilette (avec une œuvre de Marie Caire), mais aussi en lavandière (bugadière), dont la tâche harassante (ne nous attardons pas à cette fameuse convivialité du lavoir décrite par les observateurs masculins !) va être soulagée par les premières lessiveuses en fer (1910)…

La mode fait son intrusion, de la tenue provençale traditionnelle, ses fichus, ses coiffes, ses jupes piquées et l’indispensable tablier, à la tenue bourgeoise, les manches à gigot de la fin du XIXe, les tenus longilignes des années 20, mode à la garçonne, signe d’émancipation… Couturières, coiffeuses, modistes, offrent leurs collections (dons et prêts des familles Paul-Robion et Contet-Mérope), les instruments de leur art, et même, dans le catalogue de l’exposition vous livrent la « recette » pour fabriquer un chapeau de feutre façon modiste…

La nouvelle exposition de Salagon, remarquablement documentée, met en lumière avec finesse et humour la vie de cette moitié de l’humanité qui, en France, a voté pour la première fois en 1945.

MARYVONNE COLOMBANI
Mars 2016

Simone, Alexandra et les autres… Sortons les femmes de l’ombre
2 mars au 15 décembre
Salagon, Mane
04 92 75 70 50
www.musee-desalagon.com

Catalogue de l’exposition, indispensable complément, 15 €

Illustration : Les âges de la femme. Anonyme. Impression en couleurs. Première moitié du XXe siècle. Collection musée de Salagon -c- Maryvonne Colombani

Musée Départemental Ethnologique de Haute-Provence
Prieuré de Salagon
04300 Mane
04 92 75 70 58
http://www.musee-de-salagon.com/