Intermittence : résister autrement est-il possible ?

Les intermittents du cœur

Intermittence : résister autrement est-il possible ?  - Zibeline

Que de tristesse et de désarroi ! En 2003 l’annulation des Festivals avait un goût amer, mais du moins le milieu avait-il su résister ensemble. En 2014 les festivals ont lieu, plus ou moins perturbés, plus ou moins solidaires. Les dissensions internes se font jour, entre les directeurs et les personnels, entre les permanents et les intermittents parfois, entre l’audiovisuel et le spectacle vivant, en première ligne des restrictions du MEDEF… Entre partisans de la grève pure et ceux qui disent qu’il faut continuer à jouer, et que la résistance est là : ne pas jouer quand le Gouvernement a signé semble ne plus servir à rien, même si la grève est le seul moyen dont les artistes et techniciens ont disposé après 10 ans de propositions concrètes et six mois de lutte.

Les regrets sont nombreux. Que le Printemps des Comédiens et Uzès danse, qui ouvraient la saison, aient été sacrifiés, que les 48 heures chrono de la Friche n’aient pas eu lieu alors que le Festival de Cannes n’a pas été touché, que les lieux où l’art est le plus fragile, le plus risqué, le plus naturellement dans la résistance, soient ceux qui aient subi les plus sérieux dommages. Que les artistes n’aient pas pu présenter leurs spectacles, quand justement il était vital pour ces artistes-là de le faire.

Que faire ?

Fallait-il se rendre au Festival de Marseille, lors des quelques dates qui ont pu être maintenues, encadré par 4 cars de police, et passer au-dessus des corps allongés des intermittents ? Fallait-il déplorer l’annulation du Festival des musiques interdites, et se réjouir que le Mimi, le Charlie Free, les nuits électro du Cabaret aléatoire aient lieu sans faillir ? Fallait-il poser un lapin à la Ministre descendue parler aux intermittents marseillais, et fallait-il que les notables locaux de la culture se rendent sur la scène nationale du Merlan au pot de départ de sa directrice, signant ainsi un divorce inédit entre employeurs et employés de la culture, dans un milieu où ils ont toujours été solidaires ? Fallait-il écouter Haendel entre des haies policières, aux côtés des festivaliers internationaux de l’Art Lyrique aixois qui n’ont cure de nos problèmes sociaux ? Fallait-il simplement entrer dans les salles de spectacles en brandissant les slogans que nous distribuaient les intermittents devant les portes de Montpellierdanse ? Et écouter chaque soir le non merci au Gouvernement, ou Victor Hugo défendant l’instruction publique en 1848, en affichant sur nos poitrines le carré rouge des grévistes du Festival d’Avignon ? Et en bataillant auprès des quelques spectateurs voisins qui se prétendaient «pris en otage» ?

Résister autrement est-il possible ? La question est sur toutes les lèvres. Le travail est désormais de convaincre que la lutte est juste, en prenant acte du fait que la fragilité du milieu culturel amoindrit ses capacités de lutte, et l’abandon de l’État est effectif. Que le discours sur les privilèges de ceux qui «bénéficient» du régime de l’intermittence doit être à nouveau, et sans faillir, désamorcé, en montrant les chiffres : le faible niveau de vie de la plupart de ses bénéficiaires, le peu d’économie que rapporteraient les mesures actuelles, le coût énorme sur l’économie qu’aurait une fragilisation plus grande encore du secteur…

Il faut sans doute trouver de nouveaux modes de lutte, en réaffirmant l’importance de la culture, et pas seulement du régime des intermittents. Contrairement à 2003, la puissance publique ne compensera pas les pertes financières, et les responsables des structures culturelles se retrouvent entre le marteau et l’enclume. Incapables de supporter de nouveaux coûts sans licencier et fermer, ils résistent aux annulations, et jouent devant des spectateurs désarçonnés. Il est temps d’édifier avec eux, avec tous, avec les médias qui le veulent, les politiques et les syndicalistes qui le souhaitent, une politique culturelle inventive, différente, solidaire, à la mesure de la richesse intellectuelle et artistique de la nation. C’est-à-dire, aussi, de la 5e puissance économique mondiale, dans un pays où les banques ont en 2013 retrouvé des bénéfices record.

AGNÈS FRESCHEL
Juillet 2014

Photo : cc-Steven Orr