Entretien avec Emmanuelle Ferrari, responsable de la programmation artistique de l’Eden théâtre à La Ciotat

L’Eden et après…

Entretien avec Emmanuelle Ferrari, responsable de la programmation artistique de l’Eden théâtre à La Ciotat - Zibeline

Le 9 octobre 2013, l’Eden, la salle ciotadenne mythique inaugurée en juin 1889, rouvre ses portes après un lifting complet !

Zibeline a rencontré Emmanuelle Ferrari chargée de mission à la Ville de La Ciotat responsable de la future programmation artistique de cette salle.

Zibeline : En quoi la salle de l’Eden théâtre sera-t-elle  «exceptionnelle» comme vous l’annoncez ?

Emmanuelle Ferrari : Exceptionnelle, elle l’est en soi. Parce qu’elle est la doyenne mondiale des salles de cinéma et qu’à ce titre, elle est porteuse de symboles forts. Elle pourrait bien le devenir aussi par son fonctionnement qui est encore à l’étude. La programmation devra adopter une ligne artistique très précise, fidèle à l’esprit du lieu. J’aimerais que cette programmation suive trois pistes : d’abord des rendez-vous réguliers pour montrer les films restaurés par les organismes internationaux (et il y en a beaucoup dans le monde !), ensuite des rencontres orientées autour des origines du cinéma d’autres pays, enfin des cartes blanches à des cinémathèques, notamment celle de Bologne qui vient de créer son Festival du cinéma retrouvé. Je suis particulièrement sensible à cette démarche qui me touche, non pour plonger dans le passé mais pour voir dans de bonnes conditions ce qui a fondé le septième art.

Le projet est-il entièrement tourné vers le patrimoine ?

C’est un peu gênant de dire ça. La salle aura deux vitesses : une vitesse commerciale parce que,  actuellement avec toutes les fragilités structurelles, les difficultés économiques qu’on connaît, on ne peut pas survivre avec un seul écran et une programmation très haut de gamme sans aides. Et on aura de moins en moins d’aides, il ne faut pas se leurrer !

On va donc offrir un volet commercial de haut niveau, des films de qualité labélisés Patrimoine et un autre volet plus culturel géré par la ville qui recouvrira de nombreux rendez-vous sur des thèmes bien définis. Dans la partie non-commerciale, il y aura bien sûr la poursuite du Festival Berceau du cinéma et la pérennisation du nouveau venu : Cris du monde

Les frères Lumière étaient des inventeurs, des chercheurs résolument modernes. Montrer à l’Eden un cinéma qui s’invente, innove, est le sens de ce festival Cris qui incite les jeunes créateurs par un plan-séquence de quelques minutes à s’exprimer sur tous supports et tous formats. De nombreuses salles historiques sont restaurées de par le monde (comme le Louxor à Paris), certaines menacent de disparaître corps et âme ( comme l’Emek Palace en Turquie). Il y a, quand les conditions politiques le permettent, une volonté patrimoniale partagée. Le cinéma est un art du siècle dernier. Son histoire est de plus en plus longue, de plus en plus riche. La cinémathèque française a créé récemment son festival du film restauré. Ce n’est pas du passéisme. Quand on voit un film ancien, on perçoit la construction d’un art !

L’Eden sera aussi une salle pédagogique. J’ai dirigé de 1988 à 2003 l’Institut de l’Image à la Cité du Livre d’Aix-en-Provence et j’en ai gardé ce souci de transmission. La salle travaillera avec les dispositifs de L’Éducation Nationale : École, Collège, Lycée au cinéma.

Un multiplex de huit salles doit se construire à La Ciotat. Les deux salles actuelles du cinéma Lumière vont par conséquent fermer. Dans ce contexte, l’Eden reste un joyau  destiné à recueillir ce qu’il y a d’alternatif dans la culture cinématographique et dans l’éducation à l’image.

Il y a autour de l’Eden Théâtre une multitude d’associations, ce tissu associatif  constitue-t-il un atout ou une source de dispersion ?

Les associations ont eu le mérite de garder le cinéma ciotaden en vie, c’est ce qui se dit et c’est ce qui est vrai. Parmi elles, l’association Les Lumières de l’Eden a multiplié les actions pour entretenir la mémoire du cinéma ici. Cri Mémoire a collecté les images du passé des habitants de La Ciotat pour constituer des archives audio-visuelles passionnantes.

Les amis de Michel Simon ont archivé pendant des années tout ce qui concernait ce grand acteur et ont permis à la Municipalité de racheter à ses petites filles, la fameuse villa au-dessus de la calanque de Figuerolles. Il sera ainsi très facile d’y monter des projets associés à la programmation de l’Eden. L’association Art et Essai Lumière qui diffuse dans les salles actuelles des films jamais projetés à La Ciotat, souvent des documentaires et organise des débats sur des faits de société est toujours très active. Elle a permis de tisser des liens avec les autres associations de la Région. Dans le volet culturel piloté par la Ville, les festivals comme Films Femmes Méditerranée ou les Rencontres d’Averroès  trouveront en l’Eden, pour leur programmation hors les murs, un lieu prestigieux.

Les expositions feront-elles partie du projet de l’Eden ?

Oui. Mon désir serait de disposer d’une fédération d’outils, d’équipements culturels à La Ciotat autour du cinéma. À côté de la salle de l’Éden, vous avez la Chapelle des Pénitents Bleus qui jusqu’à maintenant accueillait des expositions essentiellement de peinture sans ligne directrice. Je souhaiterais qu’elle ait désormais une dominante 7ème Art : peinture et cinéma, photo et cinéma… Du 21 Sept. au 3 Nov, l’expo L’autochrome, le triomphe de la couleur, rend hommage à la créativité de Louis et d’Auguste, inventeurs du procédé. On pourrait proposer d’autres événements à la Villa Michel Simon qui dans l’idéal devrait devenir une résidence de scénaristes. Il y a encore le Palais Lumière et son Grand Salon qui font partie d’une copropriété et qu’une association, malgré les difficultés, cherche à faire restaurer en trouvant des mécènes. Et bien sûr, la célébrissime gare, à l’origine de tout ! Le 27 Septembre, Ecrans voyageurs y fera sa dernière escale. Sera projeté pour l’occasion, Hugo Cabret de Martin Scorcese qui est un peu le parrain du projet.

Sera-t-il présent pour l’ouverture le 9 octobre ?

Non. Ça fait partie des désirs trop vite annoncés qui s’officialisent à tort. Mais il sait qu’on existe. Peut-être nous fera-t-il un clin d’œil ce soir-là !

Et après l’ouverture ? Comment sera financé le fonctionnement de la salle ?

Après l’investissement de départ, après Marseille 2013,  il faudra évidemment en sus des financements de la Ville qui en aura la charge principale, ceux des collectivités locales, nationales, l’appui du CNC, et l’appel au mécénat. C’est encore en chantier. Peut-être une association pourrait-elle piloter le projet culturel, et drainer des sponsors séduits par le lieu.

On sait que La Buzine à Marseille créée également sur un lieu patrimonial connaît des difficultés. Qu’est-ce qui permettrait à l’Eden de ne pas connaître les mêmes ?

Le handicap majeur de La Buzine est sa position géographique et les problèmes pour s’y transporter. Ici, le cinéma s’intègre dans un port magnifique. On n’a pas l’habitude de venir à La Ciotat sauf pour s’y baigner. Gageons que ce petit bijou qu’est l’Eden retrouvé, restauré par l’architecte Stern (responsable également du projet de La Buzine ndlr) attirera un large public même si la salle n’a que 160 places. A l’intérieur, le balcon a été condamné, pour ouvrir un parcours touristico-culturel. Le grand parvis doté de gradins au pied de la Chapelle des Pénitents Bleus pourra accueillir des projections et des festivals de plein air.

À la nuit tombée, trois fois par semaine, une scénographie numérique balaiera par un montage pluridisciplinaire d’un quart d’heure, l’histoire du cinéma.

De plus, alors que La Buzine est davantage tournée vers un patrimoine local, méditerranéen, l’ambition de l’Eden est internationale. Je voudrais retrouver l’esprit des frères Lumière qui ont envoyé des cameramen dans le monde entier pour rapporter des images. Peu savent qu’il existe de nombreux remakes de l’arrivée du train en gare de La Ciotat. On a ainsi une arrivée en gare de New York, une autre en gare du Caire ! Bousculer les habitudes est un défi.

Mais la population de la ville a changé. Il existe un réel appétit pour une culture de qualité qui ne soit pas seulement de consommation. L’entreprise sera totalement réussie quand les gens s’approprieront l’Eden, y partageront des émotions.

Quelle question voudriez-vous que je vous pose pour finir ?

Quelle est l’utilité d’un tel projet ? Quel sens cela a-t-il aujourd’hui d’investir tant d’argent et tant d’énergie dans un lieu qui ne doit apporter que de la connaissance, de l’émotion, de la transmission, tous ces beaux mots qu’on n’entend plus assez ?

La réponse est dans la question si ce qui fait sens dans la vie passe justement par la connaissance, l’émotion, la transmission !

Propos recueillis par ÉLISE PADOVANI
Août 2013

Art et essai Lumière
Maison des Associations
3, place Evariste-Gras
13600 La Ciotat
06 64 85 96 40
www.artetessailumiere.fr