Les défricheurs d'Éric Dupin, ou comment s'éloigner du consumérisme

Le souffle du changement

Les défricheurs d'Éric Dupin, ou comment s'éloigner du consumérisme - Zibeline

Éric Dupin est journaliste politique, écrivant pour Le Monde diplomatique et Slate.fr. Il vient de publier aux éditions La Découverte un essai intitulé Les Défricheurs, Voyage dans la France qui innove vraiment, et répond à nos questions sur ces personnes qui expérimentent une autre voie que le consumérisme.

Zibeline : Vous avez rencontré quelques 150 personnes à travers la France. Pourquoi nombre de ces défricheurs vivent-ils plutôt dans le sud et l’ouest du pays ?

Éric Dupin : Mon idée était d’apprécier l’ampleur du phénomène, et pour cela il fallait rencontrer beaucoup de monde. Sur le site www.colibris-lemouvement.org qui répertorie bon nombre d’initiatives alternatives, on constate en visualisant la carte qu’il y en a sur tout le territoire français, mais moins par endroits. L’une des explications à ce phénomène est qu’il est sans doutes plus agréable de s’installer dans un secteur au climat ensoleillé, notamment dans le cas d’implantations agricoles. On peut compter aussi sur l’effet boule de neige des expériences innovantes. Le Diois, dans la Drôme, est extrêmement riche à cet égard. Enfin, les disparités tiennent aux cultures régionales : la Bretagne, par exemple, est une terre de tradition associative et de solidarité.

Il semble que la méfiance à l’égard de la politique soit fréquente chez ces défricheurs, pourtant, vous citez bien des cas où l’aide des élus, de tous bords, a permis à un projet de naître et se développer.

Les défricheurs sont plus que méfiants à l’égard de la politique, ils ont même tendance à la rejeter ! Ils font plutôt les choses en fonction de leur propre échelle de valeur, de ce qui leur semble juste, qu’il s’agisse d’agriculture paysanne, de promouvoir les circuits courts, de vivre en habitat partagé, de travailler dans une coopérative ou dans le secteur de l’éducation populaire… Leur seul lien avec la sphère politique, ce sont les élus locaux, et il est vrai qu’énormément de projets n’auraient pas pu voir le jour sans leur soutien. Élus et défricheurs ont un point commun : l’attachement au territoire, souvent rural, enclavé, vieillissant.

Les personnes que vous avez rencontrées sont très disparates, mais à la lecture de votre livre, on sent chez vous une nette admiration pour leur courage. Il ne faut pas être une mauviette pour être un défricheur ?

C’est le moins que l’on puisse dire ! Je ne suis pas de leur monde, je ne vis pas de façon alternative, mais je suis allé à leur rencontre avec, à la fois, de l’empathie et un esprit critique. C’est très difficile de changer ses comportements, et j’ai voulu ne pas taire les difficultés qu’ils rencontrent. Les écolos de terrain sont très loin de la caricature véhiculée par les grands médias, du bobo qui roule en 4×4… Ils ont souvent des conditions de vie précaires. Mais ils ont plutôt un bon niveau intellectuel, car même si l’on n’est pas issu d’un milieu favorisé, le fait de réfléchir à son mode de vie permet d’approfondir les choses. C’est une forme d’éducation personnelle. Les jardins partagés, par exemple, peuvent être de véritables lieux de mixité sociale.

Et quelles sont les critiques que vous leur adresseriez ?

Il y a le risque du localisme, d’être un peu dans son îlot, en relation seulement avec son environnement immédiat. Or nous appartenons à un méta-système, le capitaliste financier et mondialisé. La vie d’une majorité de gens dépend de ces logiques. Je ne crois pas que l’on puisse changer la société seulement en multipliant les expériences locales ; l’exemplarité ne suffira pas, même si elle peut être contagieuse. Le système de domination ne va pas s’écrouler de lui-même, et l’idéologie publicitaire selon laquelle le bonheur passe par la consommation reste très puissante.

Par ailleurs, beaucoup de ces défricheurs ne sont pas en rupture avec l’individualisme, qui s’inscrit parfaitement dans une logique libérale. La plupart sont conscients de cette ambivalence, et ils essaient de pratiquer le collectif. Même si la décision collective n’est jamais simple. Il faut l’accepter, ne pas être naïf. Dans les années 70, la gauche ne prenait pas assez en compte l’individu. Si nous voulons une gauche réellement moderne -pas au sens où l’entend Manuel Valls-, il convient de mieux articuler l’épanouissement individuel et la solidarité collective.

Un mot revient souvent dans la bouche de ceux que vous avez interrogés : beauté. Est-ce que c’est important ?

Ce qui me vient à l’esprit au terme de cette enquête est plutôt le mot sérénité. Cela m’a d’autant plus impressionné que je suis, comme beaucoup de gens, un peu angoissé. C’est dans la nature humaine, mais ces défricheurs ont des valeurs «qui n’ont pas de prix» : la beauté des paysages, la qualité des liens humains. Il est vrai que j’ai rencontré des gens qui me sont apparus bien plus heureux que ceux que je peux voir à Paris où j’habite, des journalistes sous contrainte ou des intellectuels aux egos démesurés. La sobriété des défricheurs prend parfois des aspects un peu étranges, presque religieux : je pense par exemple à l’agriculture biodynamique, inspirée par l’anthroposophie, qui prend en considération les rythmes lunaires et planétaires. Mais il faut avouer que cela fonctionne bien, sur le plan concret.

On est parfois frappés par la disproportion de la réaction des autorités, quand quelques «allumés» décident de s’implanter dans un territoire, en particulier les rares personnes qui font le choix de vivre en habitat léger. On n’a pourtant pas l’impression que le fait d’occuper une yourte soit une bien grande menace pour la société ?

À ce sujet, la législation bouge, avec la loi Duflot qui fait partiellement entrer l’habitat léger dans les règles d’urbanisme. Mais ces personnes ne sont clairement «pas dans les clous». Nous sommes dans une société où l’on fait l’apologie continuelle de la diversité et de la rébellion, mais qui est en réalité très conformiste, et fait parfois preuve d’une redoutable étroitesse d’esprit administrative.

Propos recueillis par GAËLLE CLOAREC
Octobre 2014

À lire
Les Défricheurs, Voyage dans la France qui innove vraiment
Éric Dupin
Éditions La Découverte, 19,50 euros
Site du livre : http://ericdupin.blogs.com/ld

Photo : Eric- Dupin © X-D.R.

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