Le rachat de la Provence par Bernard Tapie n’en est pas un

Le «rachat» de la Provence

Le rachat de la Provence par Bernard Tapie n’en est pas un - Zibeline

 

A l’occasion de la nomination d’Olivier Mazerolle à la direction de la rédaction de la Provence, Zibeline revient sur l’arrivée  de Bernard Tapie à la tête du quotidien, et sur les débats qu’elle a suscités.

Le rachat de la Provence par Bernard Tapie n’en est pas un : le Groupe Hersant Média (GHM), auquel Lagardère a cédé en 2007 pour 160 millions les titres du Sud Est (La Provence, Var-Matin, Nice-Matin, Corse-Matin), vient à son tour de céder les actifs de ce groupe de presse à Bernard Tapie (25 millions) et à la famille Hersant (26 millions). Opération qu’une enquête de la brigade financière est chargée de clarifier. En effet GHM n’a jamais remboursé les prêts bancaires engagés suite l’énorme faillite de sa filiale Comareg en 2011 : l’éditeur des ParuVendu, journaux d’annonces, s’est effondré en raison de la concurrence d’internet, laissant GHM avec une dette de 215 millions. La Provence, possédant non seulement des rotatives neuves, des terrains, des véhicules, mais aussi depuis 2007 de la trésorerie «offerte» par les banques, dégage un bénéfice entre 6% et 8% par an. Son rachat représente une fort bonne affaire…

Les problèmes concernant l’arrivée de Bernard Tapie à la direction de la Provence sont donc d’abord financiers : comment 51 millions apportés par la famille Hersant et Bernard Tapie ont-ils pu annuler 215 millions de dettes auprès des banques, et éponger la dette Comareg ? Comment les nouveaux propriétaires échappent-ils au redressement judiciaire, qui équivaudrait à devoir indemniser les 2500 licenciements de 2011 ? L’opération est loin d’être claire, d’où l’enquête financière en cours. Bernard Tapie, prudent, n’est en tous cas pas majoritaire dans la nouvelle entreprise…

Une autre donnée du problème est clairement politique : l’arrivée de Bernard Tapie sur le Vieux-Port n’est pas sans interroger sur ses ambitions électorales, à l’heure où la succession (ou pas ?) de Jean-Claude Gaudin se profile entre une UMP qui ne sait qui choisir, un PS encore secoué par «l’affaire Guérini» et les guerres intestines, et tous qui baignent dans les réflexes clientélistes comme dans un bouillon aux miasmes persistants.

Voulons-nous d’une PQR ?

Mais l’essentiel du problème reste celui de l’existence du quotidien régional. Si Nice, Corse et Var-Matin sont de santé fragile, La Provence, de qualité inégale selon les jours et les rubriques, rend compte des problématiques locales, ce qui est indispensable à la démocratie. Surtout à l’heure où La Marseillaise peine à se relever de saignées brutales, et où France 3 s’éloigne à grand pas de ses missions territoriales. Qui se préoccupera au quotidien de l’activité culturelle, sportive, de loisirs, associative, familiale, éducative, sociale, médicale, économique, politique, à Marseille mais aussi dans les territoires reculés, si ce n’est La Provence ?

De fait, ses journalistes ont su autant que les autres se garder des directives patronales. Ils ont conservé, sous Lagardère ou sous GHM, la même liberté éditoriale. Dès l’arrivée de Bernard Tapie ils ont très majoritairement fondé une société pour avoir les moyens de défendre cette indépendance. Il serait dramatique, même si d’autres médias d’information existent désormais, de brûler la Provence avec le Tapie, et peu d’entreprises résistent à son passage… Ce journal a survécu à ses propriétaires, de Defferre aux marchands d’armes, et il est, au fond, notre bien commun.

AGNÈS FRESCHEL

Mars 2013

Voir aussi l’article De la concurrence transformée en acte de vertu