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Les Chorégies d'Orange ? Mefistofele relève le défi.

Le « pacte » d’Orange

Les Chorégies d'Orange ? Mefistofele relève le défi. - Zibeline

Les Chorégies d’Orange, dans l’instabilité financière depuis plusieurs années, ont signé en avril un accord avec les collectivités pour assurer la pérennité du festival. La manifestation est tenue d’innover, trouver un nouveau souffle en maîtrisant les coûts, et renouer avec le public. Mefistofele relève le défi.

Pour les représentations de Mefistofele d’Arrigo Boito, production signée par Jean-Louis Grinda, directeur des Chorégies, le Théâtre antique est plein et rencontre l’adhésion du public. Ce n’était pas gagné d’avance ! En effet l’opus sort de la poignée de titres rebattus (Carmen, Traviata, Aida…) que l’on affiche avec une alternance métronomique depuis le nouveau siècle dans le plus ancien festival de France (150 ans en 2019 !). Le Mefistofele italien de Boito relève des ces ouvrages tombés dans un oubli relatif. On ne le donne guère, beaucoup moins que le Faust en français de Charles Gounod tiré également de Goethe. L’opéra n’avait plus été représenté à Orange depuis… 1905 !

Ti ricordi Boito ?

Boito est mort en 1918 et l’on célèbre le centenaire de sa disparition. Anecdotique ? En 2018, on affiche en priorité Debussy (mort en 1918) et Gounod (né en 1818), Boito ayant laissé, en tant que compositeur, un seul opéra achevé : Mefistofele. Avec cette partition, il voulait révolutionner la création lyrique italienne, repousser les frontières du romantisme, effacer les « formules » convenues du genre pour créer une grande « forme » d’art total sur le modèle wagnérien : texte et musique écrits de la même main, un livret fleuve à la dimension poétique et à la portée philosophique, un ancrage mythologique, une musique à l’orchestration large…

La création en 1868 de Mefistofele à la Scala de Milan est un échec total : le public n’y comprend rien. L’opéra est trop long, décousu, abstrait, la dimension poético-philosophique puisée chez Goethe échappe à l’entendement… Boito réécrira, coupera dans le gras du livret pour lui donner un « format » présentable… et par là même moins radical et plus convenu.

Une boucherie ? Sans doute (la version originale est perdue)… mais ça marche ! À partir de 1875 l’opéra triomphe grâce à ses chœurs magistraux, sa verve mélodique, les airs décapants de Mefistofele, ceux dramatiques de Marguerite/Elena, leurs dialogues amoureux avec Faust… L’opéra perd en originalité et profondeur, mais gagne en lisibilité. Et l’on sait gré à la direction des Chorégies d’Orange d’avoir permis au grand public de le (re)découvrir, dans une réalisation qui a suscité l’enthousiasme général.

Une femme au pupitre !

De mémoire de festivalier, on n’avait jamais vu ça ! Quoi, ça ? Une femme qui dirige au Théâtre antique : une cheffe à la tête de l’Orchestre de Radio France et de la foule d’artistes s’exprimant sur le plateau. En 2018 ! Alors que depuis tant de temps les écoles musicales du monde entier regorgent de compositrices, musiciennes, maestras toutes aussi talentueuses que leurs homologues masculins ! Nathalie Stutzmann est un phénomène qui confine à l’icône : universellement reconnue comme l’une des plus grandes contraltos de sa génération, elle est en passe devenir, à la cinquantaine florissante, l’une des plus brillantes cheffes du circuit mondial ; elle a triomphé à Monte-Carlo (Tannhäuser) avant sa venue à Orange, où elle recueille les plus beaux hommages grâce à une direction engagée, autoritaire et bienveillante, sans démonstration superflue, à l’écoute du plateau et de son souffle, dans une idéale adhésion au répertoire défendu.

Le lieu particulier du Théâtre antique, sa jauge en plein air de 8000 places face à un mur immense et une scène XXL imposent des contraintes scénographiques et acoustiques. Jean-Louis Grinda les connait et ménage des effets monumentaux en plaçant le quadruple chœur (opéras d’Avignon, Monte-Carlo, Nice et les enfants de l’Académie de Monaco) figé en façade, façon oratorio, sur des praticables verticaux, ou enrobant l’orchestre, en projetant sur le mur (vidéo Julien Soulier), au climax des crescendos surpuissants, des pluies d’étoiles en bouquet de feu d’artifice. C’est sidérant, pharaonique et le public en redemande. Les scènes de foule, comme lors de la fête bigarrée de Pâques, sont réussies. Le lieu s’y prête, auquel on ajoute de l’antique avec de fausses colonnes : un geste scénographique (Rudy Sabounghi) qui prend son sens dans la « Nuit de Sabbat classique » évoquant Troie, Hélène, les dieux grecs… Pour Grinda, à cet instant, la mort de l’enfant d’Elena et de Faust, qu’il montre en figurant la chute d’Icare en ombre fulgurante projetée sur le mur, symbolise l’échec de l’imitation des Anciens, l’impossibilité de retrouver un idéal classique. Boito faisait figure d’avant-gardiste et cherchait aussi, dans son œuvre, un nouveau « tout » idéal…

La scénographie en blanc et noir joue sur l’ambivalence du Bien et du Mal, thème central du drame de Goethe, palpable dans le découpage symétrique de l’opéra en deux parties distinctes. Faust se libère de ses passions et effectue un parcours initiatique où le Mal a sa place, nécessaire aiguillon qui lui permet de trouver le Salut. Les femmes ici ne sont guère gâtées, séduites et délaissées, meurtrières, tombant dans la folie… Le Pacte est masculin, les femmes sont des jouets que Mephistofele place sur le chemin de Faust comme des épreuves à surmonter avant la félicité.

Questions acoustiques ?

On dit qu’à Orange l’acoustique est remarquable. De fait, le Théâtre, avec son immense mur qui renvoie l’onde vocale vers les gradins est une belle conception pour… le théâtre. Mais à l’époque romaine, il n’y avait pas, au pied de la scène, un orchestre philharmonique de la taille de celui de Radio France. Dans une salle d’opéra traditionnelle, l’orchestre est placé dans une fosse sous la scène. Cela permet de trouver un équilibre acoustique entre la masse orchestrale ainsi « étouffée » et les chanteurs dont les voix passent plus facilement « par dessus ». À Orange… il n’y a pas de fosse ! L’orchestre constitue un écran sonore avec lequel les chanteurs doivent compter. Aux Chorégies il vaut mieux afficher des voix surdimensionnées. Or, un opéra n’est pas constitué uniquement de scènes de foules ! Le genre explore volontiers la psychologie des personnages, et réserve de nombreux moments d’intimité. L’ampleur de la scène d’Orange n’est pas le lieu le plus adapté à la mise en œuvre de l’intime, les chanteurs devant porter leur voix dans le lointain, « amplifier » leur gestuelle, leur émotion jusque vers les derniers rangs du théâtre. Ni Erwin Schrott (Mefistofele), ni Jean-François Borras (Faust), ni Béatrice Uria-Monzon (Margherita/Elena) n’ont aujourd’hui les moyens vocaux de Cesare Siepi, Mario del Monaco et Renata Tebaldi, pour ne citer que ces trois « mythes vocaux » qui ont incarné les principaux rôles de Mefistofele il y a plus d’un demi-siècle, et qui passeraient sans souci la barrière orchestrale d’Orange. Ceci étant dit, les trois acteurs de la production 2018 ont su mettre en œuvre toutes leurs vertus pour porter l’ouvrage vers un succès public mérité.

Et quels chanteurs !

En tête, dans le rôle-titre, Erwin Schrott développe un jeu tout en classe et attraits : son « diable » est un coq fier et séducteur, un Don Juan satanique, sûr de lui jusqu’à la chute et la désillusion finale. Sa présence, son charme magnétique, son aisance scénique ravissent le public. Son timbre de basse-baryton bien équilibré sur son registre, sa déclamation claire, séduisent et font mouche dans le sarcasme comme dans la noblesse du rôle.

Théâtralement parlant, le Faust de Jean-François Borras est un peu « bonhomme ». On ne sent pas sa capacité délibérée à résister à la volonté diabolique. Emporté par les épreuves, les passions amoureuses, à aucun moment, même s’il doute aux portes de l’extase, il ne cède à prononcer la phrase demandant à Mefisto l’arrêt du temps : il y perdrait son âme. Cette force là est peu perceptible chez le ténor français qui jouit vocalement d’un beau timbre, solide, un poil voilé dans le médium, d’un souffle lyrique qu’on suit volontiers dans ses airs et duo, et d’aigus vaillants, sans faille. L’ambitus que possède désormais Béatrice Uria Monzon impressionne. Sur le modèle de la « Falcon », elle est capable d’émettre des sons poitrinaires de mezzo (sa tessiture originelle) et des aigus larges de soprano ! Elle interprète les deux rôles des amantes séduites par Faust. Sa technique peut déranger avec ses sons tubés dans le bas médium, des aigus amples, mais au portando et au vibrato souvent débridés… Son charme naturel opère cependant dans son incarnation de la jeune Margherita : naïve dans la scène de séduction de Faust, elle émeut lorsque la lumière s’assombrit, en prison, sur ses délires et son ultime souffle… Le duo d’amour entre Elena et Faust est aussi un beau moment de l’ouvrage, même si l’ancrage délibérément classico-mythologique des costumes frise le kitch d’une Belle Hélène d’opérette.

Marie-Ange Todorovitch est truculente et drôle dans le rôle de caractère de Marta. Le ténor Reinaldo Macias se met au service des seconds rôles (Wagner et Nereo) avec réussite et l’intervention, courte mais remarquée, de Valentine Lemercier met en lumière la profondeur de son mezzo-soprano.

Un drame évité !

Une « anecdote » qui aurait pu tourner au drame restera dans les annales du festival. Le 9 juillet, on a renoncé à utiliser la nacelle qui devait emporter dans les airs les pactisés Faust et Mefisto. Et pour cause ! Lors de la première, la nacelle a dangereusement basculé, mettant en danger les chanteurs suspendus pendant de longues minutes, à plusieurs mètres du sol dans une posture pour le moins inconfortable et périlleuse. On a échappé au pire : Satan ayant peut-être tenté là quelque maléfice de son cru ?

JACQUES FRESCHEL
Juillet 2018

Mefistofele de Boito a été représenté les 5 et 9 juillet au Théâtre antique lors des Chorégies d’Orange

Photos: : Mefistofele, Orange 2018 c Philippe Gromelle et Nathalie Stutzmann c Bernateau