Emmanuel Ponsart, directeur du cipM, demande un droit de réponse

Le cipM

Emmanuel Ponsart, directeur du cipM, demande un droit de réponse - Zibeline

Zibeline publiait dans son dernier numéro un article rapportant la polémique autour du centre international de poésie de Marseille. Nous pensions y affirmer notre attachement à cette structure, tout en rapportant les doutes des initiateurs d’une lettre ouverte sur sa gestion, et sur sa fréquentation. Emmanuel Ponsart, directeur du cipM ayant souhaité réagir, nous lui accordons bien volontiers ce droit de réponse : il a choisi de laisser s’exprimer les poètes qu’il soutient et publie. Pour précision quant à notre rôle : nous essayons toujours d’apporter un soutien aux structures culturelles et artistiques, mais celui-ci ne peut être inconditionnel. Le rôle de la presse est aussi de relayer les problèmes lorsqu’ils surgissent, entre acteurs culturels et tutelles, mais aussi à l’intérieur des structures qui reçoivent de l’argent public. Il nous semble que le cipM, même si la dotation de la Ville de Marseille a beaucoup baissé, et même si la poésie n’est pas des plus faciles à médiatiser, souffre d’un manque de visibilité à l’échelle locale. Ses publications, ses résidences et son travail de traduction, sa présence internationale et la pertinence de ses colloques sont en revanche indéniables.

AGNÈS FRESCHEL
Juin 2016

À propos du cipM

Faites entrer les témoins

Mai 2016. Nous sommes à Tanger, au Salon du livre et des arts, nous sommes 4 poètes totalement différents. Chacun a bénéficié d’une résidence à Tanger. Emmanuel Ponsart ouvre la rencontre sur Vaduz, de Bernard Heidsieck, si emblématique des missions qu’il s’est donné au cipM. Écoutez, si ce n’est fait ; libre accès sur le site du cipM. Tout autour de Vaduz, il y a le monde, en accès gratuit, donc. Autour du Refuge en Méditerranée, il y a le monde. Tout y est gratuit (bibliothèque, expositions -les frontières sont poreuses entre les arts-, lectures et performances, films et concerts). C’est à ça que sert une subvention, non ? à financer le public. Et la restreindre c’est appauvrir le peuple. Il faut faire attention qu’on ne prenne au mot les mots jusqu’à déposséder les gens de ce qu’il a fallu 25 ans pour leur offrir.

Pour laisser pousser le monde dans nos lopins culturels égocentrés, il faut du temps, de l’entêtement. C’est quoi la poésie ? un truc gratuit qui accroit l’existence.

Jean-Michel Espitallier, habitué de Tanger, raconte comment fut activée sa fascination pour cette ville (histoire et illusion comprises), comme il a aimé écrire, clarifiant, agissant sur son rapport à Tanger tout en s’aventurant dans des voies plus cachées de son imaginaire.

Danielle Mémoire raconte avec un humour fou, à travers la quête d’un tournevis cruciforme dans les rues de Tanger, l’ordinaire étrange et tâtonnant de résider où toute pratique déplace un peu nos certitudes ou nos habitudes.

Éric Audinet raconte la foison intérieure que débloque cette ville étrangère pleine de mythes et de petites rencontres importantes.

Caroline Sagot Duvauroux raconte comme elle a vu pousser des résistances ignorées dans la rue cabossée qui accueillait, la perturbant de ses langues, sa perception du monde.

Emmanuel Ponsart conclut en citant Emmanuel Hocquard, bien sûr, à qui chacun pense, ici, ainsi que ceux qui n’ont pu venir (budget restreint) : Poyet, Pigeard, Chaton, Creïs, Bénazet…

Il y avait du monde au palais Moulay Hafid où se tient le salon. Plus qu’à Marseille, c’est vrai. La France est frileuse, assise sur son incontournable culture ancestrale, n’a pas besoin d’entendre ce qui vient, elle a ses ruines. Parfois -merci à la poésie sonore- une rencontre fait le plein. Mais qui lirait Rimbaud (notre trophée de ses guerres) s’il n’était enseigné ? ceux qui écoutent Vaduz, j’imagine. En France il faut une idéologie pour porter un poème à l’écoute, ou un chansonnier. À Tanger, comme en Inde, il y faut la saveur pour principe. Bonne piste.

Sans discours prescriptif, Emmanuel Ponsart (et son équipe) au cipM accueille troubadours et linguistes parmi les tensions du galop du présent où remontent et retombent les ritournelles du passé. Du passé des mondes. OK, de quelques mondes et c’est déjà pas mal. La fabuleuse bibliothèque en témoigne. 25 ans c’est peu pour se défaire d’injonction, de vieillesse et de colonisation. Le monde est grand, l’outil poétique est minuscule, on pourrait tous aider, non ? à fertiliser le lopin ?

Le Refuge en Méditerranée se double d’un autre atelier, de la rencontre jusqu’au livre : Import / Export. Nous avons eu la chance d’y participer. Trois poètes français traduisent trois poètes indiens, arméniens, palestiniens ou libanais… qui les traduisent à leur tour. Ailleurs donc se réfugie ici, à la fabrique, ici file ailleurs, autre fabrique, se réfugier d’Europe. Tout ça en vrai, c’est important de marcher une ville, c’est lire et scander.

Quels parmi ces poètes d’autres géographies, d’autre grammaire, d’autre histoire (à part le si petit nombre de poètes vivants médiatisés), aurais-je connu, se dit-on, sans ces ateliers, sans la fréquence des manifestations, sans la longévité de cette fréquence.

Un lieu se consacre à la diversité de la poésie contemporaine et depuis 25 ans lance ses pistes dans le monde, c’est long de frotter sa langue aux autres langues. C’est très rare d’être aidé à développer la belle curiosité rétive aux dogmes.

En 5 ans, on peut faire un ou deux beaux coups, on ne peut pas construire des ponts par-dessus la mer tout en guettant les bonds de certains artistes extraordinaires en bas de chez soi. Ne faut-il pas admirer la détermination des inventeurs qui, hors institution, passent leur vie à construire des Refuges pour ce qui se voit peu mais constitue le patrimoine de demain ? Et dans le fond, quand le Refuge prend les proportions internationales qu’a prises le cipM, ne peut-on saluer ?

Nous sommes nombreux à ne pas comprendre le procès fait à Emmanuel Ponsart. Un peu gênés aussi -peut-être est-ce éducation sentimentale et désuète- qu’après avoir été chroniqués, soutenus, certains appuient cette attaque. Il nous semble qu’il faudrait au contraire soutenir farouchement l’entreprise dont le principe est unique. Ici, à Tanger, tous s’enchantent très simplement d’avoir croisé le chemin du cipM.

Éric Audinet, Jean-Michel Espitallier, Danielle Mémoire, Caroline Sagot Duvauroux

www.cipmarseille.com           www.cahiercritiquedepoesie.fr

Photo : -CC- Corinne Libotte – Marseille Vieille Charité