MP2013 : le bilan de la capitale européenne de la culture Marseille-Provence

Le bilan de 2013 en indices de satisfaction…

MP2013 : le bilan de la capitale européenne de la culture Marseille-Provence - Zibeline

Quelle étrangeté ! La Capitale culturelle 2013 est évaluée par la Commission Européenne, qui en tire des enseignements pour les prochaines Capitales, mais mesure mal ce qui a changé dans le territoire ; et par l’agence Euréval missionnée par MP2013 (association présidée par le président de la Chambre de Commerce), qui se fonde essentiellement sur un questionnaire de satisfaction, appuyé d’une enquête du Comité Départemental du Tourisme. Qui mesure les retombées économiques sur son secteur.

Pas d’enquête interne, donc, sur l’évolution du secteur culturel sur le territoire…

Quid de l’évolution des budgets culturels en 2014 ? De l’avenir des manifestations lancées en 2013, des Ateliers de l’Euroméditerranée, des Quartiers Créatifs, des Temps forts de danse, de cirque, jeune public, des grands événements d’Arts de la rue ? On sait que les budgets culturels sont partout en baisse. Que le Département et la Région, alertés sur un déficit prévisionnel qui n’a pas eu lieu, ont remis la main à la poche pour 500 000 euros chacun. Et qu’ils répercutent actuellement cet investissement supplémentaire en baissant leurs subventions en 2014 et 2015. Que les villes en font autant… tandis que l’État n’a pas tenu son engagement initial de 14,7 millions d’euros pour la Capitale, à 2 millions près !

Que reste-t-il, matériellement, de notre année 2013 ? Un reliquat, dit-on, dont on ne sait trop où il est et à quoi il va servir ; le MuCEM, que la Capitale a accéléré mais qui est un musée d’État ; des équipements, nombreux, structurants, mais aux moyens de fonctionnement nettement insuffisants. Sur le carreau, de nombreuses compagnies, salles, galeries, asséchées par leurs investissements pour la Capitale, et par des budgets en baisse. Les moyens de production en berne un peu partout… Mais un appétit culturel qui a augmenté, une satisfaction générale du public, un accroissement de la fréquentation touristique… et une prise de conscience, de la part des acteurs économiques, que les investissements culturels sont nécessaires et rapportent, tant en termes d’images que de dynamique économique.

Pourquoi un tel paradoxe ?

La première raison est la faiblesse de l’analyse : il existe des observatoires de la culture susceptibles de tirer un vrai bilan, chiffré, des impacts de la Capitale… sur le monde culturel. En termes d’évolution de l’offre, de la fréquentation des salles et des musées, de l’investissement culturel des habitants, de celui de la puissance publique, de celui des entreprises.

Ainsi le questionnaire de satisfaction du monde culturel conçu par l’agence Euréval évalue l’accès des structures culturelles au financement de la Capitale, le changement dans les pratiques (coopération entre structures, partenariats avec des structures non culturelles), et la rencontre avec le public. Mais il ne se fonde que sur les 600 projets retenus, et donc pas sur les 2500 projets déposés, ce qui fausse forcément les réponses ; parmi ceux-là seules 31% des structures porteuses d’un projet cofinancé ont répondu, et 15% des projets labellisés. Peut-on mesurer la satisfaction à l’aune de cet échantillon ? N’aurait-il pas été nécessaire d’interroger les acteurs qui n’ont pas été retenus, les structures qui ont dû fermer ou ne pas mener à bien leurs projets, celles qui, en fin d’année 2013, ont été moins bien accompagnées pour cause de réduction du personnel de la Capitale dès septembre 2013 ?

La deuxième raison est qu’on ne sait pas à qui profitent les retombées économiques, ni sur quoi se fonde la Chambre de Commerce pour les estimer à 500 millions. Lors de la conférence de presse présentant le bilan Euréval, on annonça que le chiffre d’affaires des entreprises du territoire avait augmenté de 430 millions en 2013. Elles ont donc, de fait, fait une bonne opération, puisqu’elles n’ont investi que 15 millions (chiffre d’ailleurs record pour une Capitale culturelle).

La culture y gagne-t-elle ?

Mais le bénéfice de ces hausses revient peu, en dehors de la taxe de séjour (estimée sur Marseille à 2,5 millions supplémentaires en 2013) et d’un éventuel gain en impôt sur les sociétés (qui pour l’heure n’est pas estimé) aux collectivités qui ont investi près de 80 millions pour le fonctionnement de la Capitale, et bien plus en équipements publics.

Alors l’argent public servira-t-il le développement économique des entreprises sans que celles-ci s’engagent davantage ? La Chambre de Commerce de Marseille-Provence appelle de ses voeux de nouveaux projets culturels, souhaite pérenniser le nouveau rapport établi en 2013 entre les entreprises et les artistes, s’appuyer sur les nouvelles habitudes de collaboration des collectivités du territoire… Mais quoi qu’il en soit, les retombées économiques de tels événements culturels n’alimenteront pas vraiment les payeurs publics, et pas du tout la culture.

Car la troisième raison est l’incompréhension fondamentale de ce qu’est un enjeu culturel : si le nombre de visiteurs, le pourcentage d’habitants ayant fréquenté les événements, le nombre de personnes ayant participé à un projet, sont des chiffres intéressants, ils ne mesurent pas ce qui a changé dans la culture. Si la pensée a avancé, si l’art y est plus fort, si les regards ont été transformés, les esthétiques. Si les programmations des lieux culturels ont évolué, si des œuvres sont nées, si l’image que les citoyens se font d’eux-mêmes, de leur culture et du partage de celle des autres, y a gagné. Ce que l’augmentation des scores électoraux du Front National semble, par exemple, démentir …

Ainsi, lorsque les professionnels du tourisme se réjouissent du changement d’image que la Capitale culturelle a permis d’opérer, on ne peut que frémir : les Bouches-du-Rhône deviennent attractives, et le premier facteur cité est le patrimoine culturel… alors que jusqu’en 2007 le département avait essentiellement une image industrielle.

Peut-on se réjouir de ce changement d’image ? Croisiéristes et touristes pour remplacer nos industries, est-ce vraiment la culture que nous désirons ? Ce bilan sera-t-il tiré, ou continuerons-nous à transformer nos friches désaffectées, nos hangars portuaires, nos ateliers SNCF en bâtiments culturels, sans nous demander quelle est la culture que nous voulons ?

AGNÈS FRESCHEL
Décembre 2014

Photo : Agnès Mellon

Le rapport de la Commission Européenne est consultable en anglais sur :
http://ec.europa.eu/programmes/creative-europe/actions/capitals-culture_en.htm

Celui de l’agence Euréval, fondé sur les chiffres de la fréquentation touristique du Comité Départemental du Tourisme et sur ceux de l’association MP2013, est disponible ici :
www.mp2013.fr/wp-content/uploads/2014/11/MP2013-bilan-FR_web.pdf

Chiffres de fréquentation   :

Touristes

11% de touristes en plus en 2013 dans les BdR

17% de touristes internationaux en plus

9% de nuits d’hôtel en plus

22% de croisiéristes de plus à Marseille-Provence

25% de taxes de séjour collectées en plus par la Ville de Marseille

36% de nouveaux visiteurs, soit deux fois plus qu’en 2011

Habitants

74% ont assisté à au moins un événement

67% à au moins un événement en salle

parmi eux, 83% ont assisté à plus d’un événement

52% des habitants ont visité le MuCEM

66% déclarent qu’ils assisteront dorénavant plus volontiers à des événements culturels

236 000 élèves ont été impliqués dans des projets entre janvier et juin 2013

tableau_BudgetMP2013