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C'est pas du luxe, festival mêlant action sociale et culturelle, trouve une terre d'accueil à Avignon

L’autre Festival d’Avignon

C'est pas du luxe, festival mêlant action sociale et culturelle, trouve une terre d'accueil à Avignon - Zibeline

Depuis 2012, le Festival C’est pas du luxe mêle l’action sociale à l’action culturelle, en présentant le travail réalisé en commun par des personnes démunies et des artistes. Porté par l’association cavaillonnaise Le Village, par La Garance, scène nationale de Cavaillon, et par la Fondation Abbé Pierre, l’événement a été mal perçu par plusieurs communes du Vaucluse, qui ont refusé de l’accueillir. Il vient de trouver un ancrage stable à Avignon.

Un petit chemin de terre, beaucoup de plantes, des fleurs, un poulailler. Au milieu de l’allée, un grand arbre avec une pancarte, « Place des palabres ». Un peu plus loin, quelques personnes reviennent du champ cultivé en maraîchage bio. À la cuisine toute proche, on a récupéré la récolte du jour pour préparer le repas de la cantine associative. En arrivant au Village, une sensation domine, celle d’être accueilli. L’association se trouve à quelques kilomètres de Cavaillon, et depuis bientôt 25 ans, elle est engagée dans la lutte contre la précarité. Une trentaine de personnes y sont hébergées, en échange d’une petite « redevance » (c’est le terme utilisé) et de leur implication sur divers chantiers d’insertion. « Vivre, cultiver, construire », ces trois mots sont la devise du Village.

La cuisine, l’agriculture, le bâtiment, les parcours d’insertion peuvent se tenir dans tous ces domaines. Mais avec le terme « cultiver », plusieurs lectures sont possibles. Cultiver la terre mais aussi cultiver l’esprit. En 2012, germe l’idée du Festival C’est pas du luxe. Le Village s’associe avec La Garance, scène nationale de Cavaillon -grâce à la volonté de Jean-Michel Gremillet qui en était alors directeur, puis de Didier Le Corre, l’actuel directeur qui l’a reconduit- et avec la Fondation Abbé Pierre (FAP) pour mettre en œuvre le projet.

L’objectif est de lier la dimension artistique au travail social et de créer un événement pour rassembler des propositions de ce type menées sur le long terme. « Le Festival est une ponctuation d’un processus qui doit être quotidien », explique Vincent Delahaye, le directeur du Village. « Ce qu’on défend, c’est que le sensible et le beau doivent être constamment présents sur les lieux d’accueil comme le nôtre. Non seulement ça revalorise le travail social, mais en plus, cela installe les personnes dans une dynamique de vie, pas uniquement dans une logique de survie, se nourrir et se loger. »

Succès et rejets

Mais entre l’idée du Festival et sa réalisation, des obstacles se dressent. Le projet est pourtant soutenu par deux structures d’envergure, La Garance et la FAP, qui se posent d’emblée en partenaires solides. Les pensions de famille gérées par la FAP à travers toute la France y participent et la scène nationale cavaillonnaise s’implique dans l’organisation. Mais c’est du côté des décisions politiques que viennent les embûches. En toute logique, le Festival aurait dû se tenir à Cavaillon. Mais la municipalité s’y oppose. Sans que la ville en assume ouvertement les raisons, il apparaît clairement que des questions de sécurité et d’image ont motivé ce refus.

L’événement trouve alors refuge au Thor, où sont organisées les deux premières éditions, en 2012 et 2013. D’emblée, le succès est au rendez-vous. Les spectateurs se comptent en milliers. Deux jours durant, ils découvrent le travail accompli dans tous les domaines culturels, danse, théâtre, musique, arts plastiques, etc. Des têtes d’affiches sont également associées à l’événement : concerts de HK et Les Saltimbanks en 2012, de Moussu T e Lei Jovents, des Ogres de Barback ou des Fatals Picards en 2013. L’accueil, parmi une grande majorité de la population, est également enthousiaste.

La convivialité et le partage sont indissociables de cette expérience humaine très forte pour tous ceux qui y participent, de près ou de loin. Mais en 2014, après les élections municipales, Le Thor change de couleur politique. La nouvelle équipe penche à droite et ne souhaite plus que la commune soit associée au Festival. L’édition suivante, en 2015, aura lieu à Apt. Ce sera la seule. Le succès est pourtant croissant, avec près de 6000 spectateurs présents. Mais la mairie d’Apt fait savoir aux organisateurs que le Festival ne correspond pas à l’image qu’elle souhaite donner de sa ville.

Avignon terre d’accueil

Malgré ces rejets, personne ne renonce, ni dans le travail au quotidien, ni dans l’intention de le présenter lors d’un Festival. Les fruits portés par le projet sont bien trop précieux pour être abandonnés. L’une des illustrations en est L’Orchestre Pile-Poil. Créée dès 2011 au Village, cette formation musicale atypique peut compter jusqu’à une trentaine de membres, venus de tous les horizons. « C’est un groupe ouvert à tous, que l’on peut rejoindre ou quitter à tout moment », explique Sylvain Mazens, qui en est le chef d’orchestre.

Cette grande souplesse ne nuit pas à la qualité artistique, bien au contraire. Une fois par semaine, des répétitions ont lieu au Village. Les personnes hébergées qui le souhaitent y participent. Le visage de Jeanine, qui vit sur place depuis plusieurs années, rayonne quand elle parle de l’orchestre. « Je joue des maracas, j’ai écrit des textes des chansons, on a fait plein de concerts. Pile-Poil, c’est vraiment génial ! »

Pour que ce type d’aventure puisse se poursuivre, les organisateurs de C’est pas du luxe ont fini par trouver un écho favorable à Avignon. L’édition 2018 y aura lieu fin septembre, et l’engagement de la ville et de sa maire, Cécile Helle, et des élus Front de gauche, apparaît durable. « 70 ans après Jean Vilar, nous créons un autre Festival d’Avignon », lance André Castelli, l’adjoint en charge du projet. « C’est pas du luxe est en lien avec le Festival d’Avignon, et les passerelles se mettent en place. L’ambition est que cet autre Festival, avec ses spécificités, trouve sa place dans plusieurs lieux culturels, mais aussi dans toute la ville, et même au-delà. »

Ce partenariat avec Avignon mène le Festival dans une autre dimension. Il est aussi la reconnaissance du travail accompli, déjà appuyée par le geste fort apporté récemment par le ministère de la Culture : un label, qui souligne le soutien de la ministre et fait de la manifestation un modèle à généraliser. En espérant qu’un soutien financier vienne compléter cette labellisation.

JAN-CYRIL SALEMI
Décembre 2017

Photo : C’est pas du luxe 2015 © Joss Dray