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Entretien avec Bernard Foccroulle

L’Art lyrique ancré dans son territoire

• 4 juillet 2018⇒24 juillet 2018 •
Entretien avec Bernard Foccroulle - Zibeline

Nommé en 2007, Bernard Foccroulle signe cette année sa dernière saison en tant que directeur du Festival d’Aix. Nous revenons avec lui sur ce mandat et sur la programmation de cet été, marquée par Marseille Provence 2018.

Zibeline : Quels souvenirs marquants garderez-vous de vos années d’exercice à Aix ?

Bernard Foccroulle : J’ai eu la chance de ne programmer que des artistes auxquels je croyais profondément. Ils ont tous été déterminants pour le monde de l’opéra : je pense aux mises en scène de Robert Lepage ou de William Kentridge, et évidemment à la très belle Elektra de Patrice Chéreau, au Written on the Skin de George Benjamin, mis en scène par Katie Mitchell, au Don Giovanni de Tcherniakov … Et tant d’autres, il me serait impossible de départager les 65 productions qui ont fait ce festival, et je suis très heureux de la sortie prochaine d’un beau livre évoquant chacune d’entre elles, ainsi que d’une série d’entretiens mettant en lumière les rouages qui leur ont permis de voir le jour*. Ces deux axes – l’un artistique, l’autre politique – rappellent à quel point le but de ces festivals est de rendre l’opéra vivant. Sur scène, mais aussi dans le paysage dans lequel il s’inscrit.

 

LA FLUTE ENCHANTEE, (repetition), DIE ZAUBERFLOTE, Amadeus Mozart, Livret dÕEmmanuel Schikaneder, Direction musicale Pablo Heras-Casado, Mise en scene Simon McBurney, Decors Michael Levine, Costumes Nicky Gillibrand, Lumiere Jean Kalman, Video Finn Ross, Son Gareth Fry, Drei Knaben Knabenchor der Chorakademie Dortmund, ChÏur English Voices, Orchestre Freiburger Barockorchester, Festival d’Aix en Provence, du 2 au 19 juillet 2014 au Grand Theatre de Provence
Avec : Stanislas de Barbeyrac (Tamino), Mari Eriksmoen (Pamina), Albina Shagimuratova (Die Konigin der Nacht), Josef Wagner (Papageno), Regula MŸhlemann (Papagena), Christof Fischesser (Sarastro), Andreas Conrad (Monostatos), les Dames Ana-Maria Labin, Silvia de La Muela, Claudia Huckle
(photo by Pascal Victor/ArtComArt)

Le paysage international, donc, mais également le paysage local ?

Ce n’est absolument pas contradictoire : toute institution culturelle a la possibilité et, à mon sens, le devoir, de s’ancrer dans son territoire. J’ai assisté, au fil de mes mandats à la Monnaie de Bruxelles puis à Aix-en-Provence, à un vrai changement sur ce point. Dans les années 90, les festivals lyriques se concevaient nécessairement hors sol. Leurs programmes étaient passionnants, prestigieux, mais ne se destinaient pas au territoire sur lequel ils prenaient forme. Je suis particulièrement fier d’avoir prouvé le contraire. D’avoir ouvert le festival à un public auquel on ne destine habituellement pas la scène lyrique. Je pense évidemment au monde de l’éducation, qui est le premier lieu et sans doute le plus propice à un vrai contact avec l’opéra. Mais aussi à un public moins considéré, le public jeune. À Aix-en-Provence, j’ai tissé des liens solides avec l’Université, qui se sont concrétisés notamment avec le programme Opéra On – qui donne accès à des places à 9 euros aux étudiants, et leur propose tout au long de l’année des rencontres et activités qui les familiarisent avec le monde de l’opéra. Cet ancrage ne peut évidemment pas se concevoir sans un contact avec le monde associatif, social, et économique de la région. Depuis mon arrivée sur le festival, plus de trente entreprises locales accompagnent fidèlement le festival.

La collaboration avec MP 2013, puis MP 2018, a-t-elle été déterminante ?

Absolument. J’ai été d’autant plus sensible à Marseille Provence 2013 que j’étais encore à la Monnaie lorsque Bruxelles 2000 avait été lancé. Cette expérience, intéressante mais frustrante, m’a convaincu de l’importance de mettre en place des réseaux pérennes, de semer des graines sur la durée. La dynamique de Marseille Provence 2013, et l’implication des personnes en charge avec lesquelles j’ai noué des liens importants, a permis aux acteurs du monde culturel d’enfin se consulter, de sortir du chacun pour soi, et c’est sans doute sa leçon majeure. Un certain étonnement, une certaine frustration se développent forcément lorsque la viabilité des projets n’est pas au rendez-vous. C’était en partie le cas il y a cinq ans, avant cette nouvelle cristallisation qui fait intervenir des moyens plus limités mais relève du même esprit : MP 2018 rappelle que la synergie entre les acteurs de diverses dimensions est la seule qui permet au monde culturel d’avancer, d’innover, et d’aller à la rencontre de nouveaux publics.

Deux des six opéras de cette saison – Seven Stones et Orfeo et Majnun – ont été programmés dans le cadre de Marseille Provence 2018 et de sa thématique « Quel Amour ! ». Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

Ces deux productions sont le fruit d’une volonté au cœur du festival, celle de placer en son centre la création. Elles sont atypiques : leur durée mise à part, 1h30 chacune, elles relèvent de formats radicalement différents. Steven Stones franchit plusieurs frontières, puisque son personnage traverse le monde pendant sept ans, et qu’il est le fruit du travail d’un poète islandais et d’un compositeur tchèque. Seize chanteurs y sont rassemblés, sans orchestre. Ondřej Adámek est un compositeur passionnant, à très forte personnalité : sa musique recèle une vraie technicité, mais elle n’est jamais inutilement compliquée et reste très accessible.

Orfeo et Majnun est un projet d’une autre ampleur. Il se concrétise dans une parade urbaine, qui a déjà traversé Arles en avril, et foulera le Cours Mirabeau dès juin (PARADE[S], 24 juin): elle est un lieu d’expression privilégié pour un grand nombre d’acteurs scolaires et associatifs. L’opéra créé est profondément interculturel et intemporel. Il met en parallèle, dans trois langues, une histoire orientale d’amour impossible et celle, bien connue, d’Orphée et Eurydice. Ces deux amants transis, privés de leur aimée, contraints à la seule compagnie des animaux, ne peuvent voir leur amour transcendé que par la poésie et la musique. L’opéra Orfeo et Majnun est un projet participatif, qui fait intervenir des chanteurs professionnels issus de différentes cultures, des musiciens venus de tout le bassin méditerranéen, pratiquant des instruments inhabituels, mais également un orchestre « classique », et près de deux cents choristes amateurs. C’est un spectacle gratuit, qui peut rassembler des milliers de spectateurs, mais qui n’est pas pour autant « bon marché » – il a bénéficié du soutien de l’Union Européenne et de pas moins de six partenaires européens.

Cette édition est également marquée par la présence de nombreux artistes issus de l’Académie d’Aix.

Tout à fait, et j’en suis très fier ! Le Festival fête ses 70 ans cette année, et l’Académie ses 20 ans. Elle rassemblait à ses débuts quelques dizaines d’artistes, elle en compte aujourd’hui près de 250 ! Elle permet des rencontres formidables, via des cours, des masters classes, sans parler de l’insertion professionnelle et de la médiation qu’elle engendre. C’est une diversité qui profite aux jeunes artistes mais aussi au festival. Stéphane Degout y a entamé sa carrière en jouant Papageno en 1999, il transmet aujourd’hui aux jeunes chanteurs l’art de la Mélodie française. Sabine Devieilhe a également fait ses premières armes ici, et sera pour la première fois Zerbinetta dans Ariane à Naxos. C’est un immense plaisir pour nous que d’avoir participé à d’aussi belles carrières.

Vous avez également tissé des liens de fidélité forts avec vos metteurs en scène.

Effectivement. Katie Mitchell signe pour sa septième année de présence sur le Festival une sixième mise en scène avec Ariane à Naxos, Simon McBurney propose à nouveau La Flûte Enchantée, qu’il avait créée ici il y a quatre ans. Ce sont des personnalités majeures, tout comme le reste de l’affiche. Mariusz Treliński a remporté un Opera Award à Londres cette année, il a créé L’Ange de Feu il y a trois semaines à Varsovie et les échos sont déjà dithyrambiques. Vincent Huguet a été l’assistant de Patrice Chéreau, Didon et Enée est son opéra favori – et également le mien – et ce sera un bonheur incommensurable de voir son travail, pour la première fois, sur la scène de l’Archevêché. C’est enfin Eric Oberdorff qui met en scène Seven Stones et je m’en réjouis : les chorégraphes ont leur mot à dire, et un regard bien particulier, sur l’opéra.

Quels projets avez-vous pour la suite ? Envisagez-vous de vous concentrer sur votre activité d’organiste, de compositeur ?

Je n’ai jamais abandonné l’orgue. J’ai terminé d’enregistrer l’intégrale de Bach quand je travaillais encore à la Monnaie. J’ai même fait en sorte de faire paraître un CD par an. J’ai longtemps eu une prédilection pour la musique allemande mais je souhaiterais m’atteler à un compositeur qui m’est cher et qui est trop peu connu, Correa de Arauxo, et aussi à la musique contemporaine, pas en soliste mais avec des ensembles. Le grand écart entre l’orgue, soit l’absence de représentation, et l’opéra, mise en représentation par excellence, m’a permis de trouver des ponts entre les deux territoires. Fréquenter des grandes voix m’a nourri, en tant qu’instrumentiste et en tant que compositeur. De même que le contact avec la littérature, la danse et le théâtre ont fait naître en moi un désir de nouvelles formes. Avec le temps et la concentration nécessaire, j’espère y réfléchir. Voire écrire, moi-même à mon tour, un opéra, qui sait ?

Entretien réalisé par SUZANNE CANESSA
Juin 2018

* L’Opéra, Miroir du Monde, et Faire vivre l’Opéra, à paraître chez Actes Sud Beaux Arts en Juillet 2018

Festival International d’Art lyrique d’Aix-en-Provence

4 au 24 juillet
divers lieux, Aix-en-Provence
08 20 922 923 festival-aix.com

Photographie : LA FLUTE 415 (Aix 2014) © Pascal Victor


Festival International d’Art Lyrique d’Aix en Provence
0820 922 923
http://www.festival-aix.com/