Par qui et pour qui est fait le spectacle vivant ?

L’Art est-il bourgeois ?

Par qui et pour qui est fait le spectacle vivant ? - Zibeline

…ou par qui et pour qui est fait le spectacle vivant

Peu rentables, les arts vivants échappent généralement à la spéculation à l’œuvre dans les arts plastiques. Mais par qui sont-ils conçus ?

Enfants de cadres et d’intellos

Si de nombreuses études sur le public existent, celles sur la provenance sociale des artistes et des programmateurs sont rares. Mais il est probable que l’origine sociale des artistes recoupe en partie celle des étudiants en art, telle qu’elle apparaît dans une enquête de 2013 menée par l’Education Nationale.

 Origine sociale des étudiants français

Sur 100

Agriculteurs, artisans, commerçants, chefs d’entreprise

Cadres et prof intellectuelles supérieures

Professions Intermédiaires

Employés

Ouvriers

Retraités et inactifs

Non renseigné

 

Écoles supérieures artistiques

10,0

30,4

9,5

7,9

2,9

4,7

34,5

Ensemble des étudiants français

9,9

30,4

11,9

11,6

10,4

11,5

14,3

 

Français de 18 à 23 ans

13,1

17,5

17,7

8,9

29,2

6,8

6,8

100

On constate que les écoles supérieures d’art accentuent la ségrégation sociale à l’œuvre pour l’ensemble des étudiants français. Les enfants d’ouvriers et d’employés qui font des études sont très peu nombreux, et ils font des choix d’études spécifiques (social, commerce et paramédical), qui ne comprennent pas les études artistiques.


Des hommes, «blancs»

Parler de diversité dans le spectacle vivant se heurte à un obstacle : rien ne recense notre origine «ethnique» ou nationale. Si on peut constater qu’il y a peu d’Arabes sur les scènes de France, il est illégal de les comptabiliser. Une disposition protectrice, mais qui rend difficile le dénombrement. Pourtant l’enquête Trajectoire et origine qui s’est penchée sur la «diversité» des français (www.ined.fr/fichier/s_rubrique/19558/dt168_teo.fr.pdf) établit que les enfants d’immigrés et de natifs de DOM sont très majoritairement enfants d’ouvriers ou d’employés, donc peu probablement artistes. D’ailleurs, on peut noter que les Noirs présents par exemple durant cette saison aux Salins (Martigues) ou Pavillon Noir (Aix) ne sont pas issus de l’immigration, mais Africains.

En revanche l’absence des femmes dans le spectacle vivant est aisée à constater. Le dernier recensement est celui opéré par la SACD (voir Zib 78), qui prend pour panel la totalité des établissements nationaux pour la saison en cours, et le résultat est accablant : 78% de metteurs en scène, 74% de chorégraphes hommes, 83% de solistes instrumentaux, 96% de chefs d’orchestres, 99% des compositeurs, 81 % des auteurs sont des hommes !


Des «bourgeois» prolétarisés

Le rapport parlementaire de Jean-Patrick Gilles en 2008 (www.assemblee-nationale.fr/14/rap-info/i0941.asp) mettait en lumière la précarité des professions artistiques. Nécessitant de longues études, elles débouchent sur des professions nettement sous-payées, et une précarité d’emploi qui caractérise le secteur. Les artistes, étant donné la faiblesse globale de leurs rémunérations, exercent un autre métier (enseignant), ou peuvent s’appuyer sur une famille, qui les loge, leur laisse des biens. Ils sont donc pour la plupart pauvres, mais issus de milieux aisés. Il est à noter aussi que les écarts de salaires sont stupéfiants, et que certains artistes du spectacle vivant sont très riches.

Par ailleurs, la réussite d’un artiste dépend aussi de la richesse de son réseau et de la notoriété de son nom : on ne peut que constater aujourd’hui le nombre important de fils et filles d’artistes sur les scènes ou les écrans.

Ces ségrégations ont des effets, sur le public et sur les œuvres.


Composition du public

Les études sur la typologie du public du spectacle vivant ne manquent pas : on sait que le «non public» est majoritaire (51% ne sont pas allés au spectacle durant les 12 derniers mois), que le «public occasionnel» (qui est sorti au spectacle vivant 1 à 2 fois dans l’année) représente un tiers de la population, et que parmi ceux-ci la moitié vont voir des spectacles d’amateurs parce qu’ils connaissent quelqu’un qui joue. (source MCC.DEPS année 2008)

On sait aussi que le public populaire, en dehors des représentations scolaires, est très rare.

L’enquête de 2008 du ministère de la Culture dresse un tableau détaillé des publics et répond à la question «Êtes vous allés au cours des douze derniers mois à un spectacle de…» pour 100 personnes interrogées dans chaque catégorie.

 

 

Danse 

 

Cirque

Spectacle de rue

Opéra  opérette

 

Rock

 

Jazz

 Musique classique

Musique d’un autre genre

Théâtre  professionnel

ENSEMBLE

8

14

34

4

10

6

7

13

19

Agriculteurs

2

4

22

.

2

0

3

8

9

Art., comm. et chef d’ent.

6

13

32

5

11

6

10

11

20

Cadres et prof. intell. sup.

19

18

45

13

18

17

21

22

41

Professions intermédiaires

11

17

43

4

15

8

9

15

22

Employés

6

12

29

3

6

4

4

11

13

Ouvriers

4

13

27

1

6

2

1

8

9

Inactifs

8

4

32

4

15

8

8

18

16

Source : Enquête Pratiques culturelles des Français, 2008 – DEPS ministère de la Culture et de la Communication

On voit que la fréquentation des spectacles et concerts dépend très fortement du niveau de diplômes, et de la catégorie socioprofessionnelle.

Les études sur les origines «ethniques» des spectateurs en revanche n’existent pas pour la raison légale évoquée, mais les Arabes et les Noirs sont visiblement très rares dans les salles de spectacles.


Les causes du rejet

Quelles en sont les raisons ? Le prix des places y a une part : chômeurs, employés, ouvriers assistent plus volontiers à des spectacles gratuits, et les arts de la rue sont moins clivants que les autres domaines du spectacle vivant.

Mais les arguments avancées par les classes populaires pour ne pas aller au théâtre ne sont pas celles-ci, mais un «ce n’est pas pour moi». Peur de ne pas comprendre ? L’absence de représentation des classes populaires sur les scènes, pourrait expliquer que le public ne soit pas intéressé, ne s’y sentant pas représenté.

La réponse est cependant à nuancer : le hip hop, le rap rassemblent des publics plus divers mais les festivals de Théâtre arabe intéressent peu les publics issus de l’immigration. Une metteur en scène Franco Ivoirienne comme Eva Doumbia, lorsqu’elle fait jouer des femmes noires sur la condition Afropéenne à la Criée, rassemble un public un peu plus mixte, mais majoritairement blanc. Mais lorsqu’une chorale amateur de femmes comoriennes intervient dans un spectacle sur l’histoire des Comores (Kara, une épopée comorienne, de Salim Hatubou, joué à la Friche), de nombreuses familles comoriennes sont dans la salle.


Les œuvres populaires

«Tout ce qu’ils nous donnent, c’est des idées pour nous endormir.»

Il s’agit d’examiner cette phrase prononcée par un Parisien de 28 ans lors des émeutes de 2007 à Villiers-le-Bel. Les spectacles vivants que «nous» présentons sur nos scènes sont-ils faits pour «les» endormir ? Si la réponse est certainement négative pour le spectacle vivant public, l’affirmation que la culture vient d’un «ils» (les artistes ? Les écrivains?) vers un «nous» (le peuple ? les pauvres ?) est claire tout autant que son rejet est grand.

Face à cet art vivant fait par une élite intellectuelle masculine issue de catégories socioprofessionnelles supérieures, faire un constat d’échec de la démocratisation culturelle est facile, mais inexact. D’une part parce que l’élargissement sociologique progressif du public est une réalité, d’autre part parce que le public du spectacle vivant est de plus en plus nombreux.

Une des réponses fréquentes à ce constat d’un art clivant sociologiquement est de proposer des œuvres que l’on juge «populaires». Mais le sens de ce mot est très variable : il se confond parfois avec des propositions bénéficiant d’une notoriété médiatique.

La question d’un art populaire au sens de fait par des artistes issus de la «diversité» est rarement posée, à l’exception de la musique (musiques du monde, rap, slam, rock) ou de la danse hip hop.

Par ailleurs l’intégration dans les spectacles professionnels de groupes amateur, en particulier de chorales, prouve que ces questions préoccupent les artistes. De même que les spectacles participatifs, qui sont co-écrits et/ou co-interprétés par des volontaires amateurs non constitués en groupes.


Ouvrir les portes

Reste ouverte, et la perspective est passionnante, l’idée d’un spectacle vivant qui, fabriqué par tous, représenterait d’autres problématiques. Sans tomber dans l’essentialisme, il est à parier que des artistes femmes, des artistes différents par leur origine sociale ou par leur culture métissée, parleraient autrement, et inventeraient les nouvelles formes qui découlent de nouveaux propos. Et pas seulement dans les marges du hip hop ou du rap. Il s’agit de fabriquer un art populaire qui ne soit pas mineur, ni pauvre par ses formes, qui ne soit pas non plus désintégré par son intégration dans la Haute Culture…

AGNES FRESCHEL
Novembre 2014