Rencontres franco-brésiliennes à l'Hôtel de Région

Laïcité, discrimination et impérialismeVu par Zibeline

Rencontres franco-brésiliennes à l'Hôtel de Région - Zibeline

La Région PACA a accueilli les 17 et 18 septembre les 1ères Rencontres du Cercle franco-brésilien Lévi-Strauss, sur le thème : « La religion dans tous ses États : problématisations de la laïcité en France, au Brésil et dans les pays arabes en transition ». L’objectif était de sonder les rapports entre politique et religion, en permettant à des universitaires, juristes et diplomates de dialoguer sous l’égide de celui qui écrivait en 1955 dans ses Tristes Tropiques : « Ce malaise ressenti au voisinage de l’Islam, je n’en connais que trop les raisons : je retrouve en lui l’univers d’où je viens ; l’Islam, c’est l’Occident de l’Orient. »

Et le dialogue fut fécond, tentant de mettre de côté préjugés, vieilles rancunes et culpabilités, sans évacuer le poids de l’histoire coloniale. Michel Vauzelle, convaincu que « les révolutions arabes ne sont pas finies, pourvu que les Européens sachent tendre la main », recevait des intervenants qui ont attaqué de front la question de la laïcité. Comment mettre en perspective la notion universaliste à la française et les approches propres à chaque culture ? Pour Henry Laurens[1] « La France a l’impression d’avoir domestiqué le monde religieux, le christianisme et le judaïsme aux XIXème et XXème siècles. Or l’Islam n’est pas domestiqué. Le problème qui se pose au 1er chef est celui du corps de la femme, voilé ou dévoilé. La laïcité est un problème sexuel. Et puis les Musulmans sont sensibles à la question du blasphème. Ce sont les deux points à travers lesquels on va juger le processus de démocratisation. »

Voilà ce qui inquiète officiellement le monde occidental : la religion prendra-t-elle le pouvoir au détriment des droits de l’homme ? La diplomatie française, après avoir défendu les dictatures qui se présentaient comme un rempart contre la montée de l’intégrisme, a changé son fusil d’épaule. Selon Roland Dubertrand[2] : « La France apporte son soutien aux transitions démocratiques, et dit oui au dialogue avec les islamistes, si ils se montrent non-violents. Par ailleurs, la France a historiquement un rôle de protection vis à vis des minorités, or la manière dont les minorités sont traitées est un révélateur. » (On imagine qu’il faisait là allusion aux citoyens de confession catholique en pays musulman, et non aux Roms sur notre propre territoire ? )

D’autres intervenants, tels Bernard Botiveau[3] ont relativisé ces inquiétudes : « Un constat : les mots d’ordre de manifestations ne font référence que de manière très lointaine à la religion, beaucoup plus à un espoir de liberté. Les 2/3 de la population ont moins de 30 ans : on ne sait pas ce que ces jeunes vont faire, mais un faisceau d’indices montre que nombre de gens sont attachés à la sécularisation. »

Sur cette période aux enjeux cruciaux qui va formaliser les rapports entre le religieux et le politique dans le monde arabe, le point de vue des sud-américains était particulièrement intéressant. Pour Pedro Dallari[4], « La laïcité brésilienne n’exclut pas la religion de la Constitution, mais la non-discrimination y est inscrite de manière très forte. » Autre exemple cité, la nouvelle constitution bolivienne qui s’est faite avec la participation des indiens, et inclut le langage natif dans le système judiciaire tout en faisant référence aux droits de l’homme, combinant ainsi approche traditionnelle et libertés fondamentales. Ainsi par analogie peut-on imaginer que les citoyens et citoyennes arabes sont eux aussi en mesure de se doter d’un dispositif protégeant leurs droits, sans céder à la manipulation politique, économique ou religieuse.

Laissons le mot de la fin – cynique autant que drôle – à Henry Laurens : « La loi islamiste s’est construite en réaction à l’impérialisme occidental.  Elle promet de donner aux gens le vrai bonheur, et non le bonheur factice, consumériste des occidentaux… Le printemps arabe peut remettre en question cette utopie, et prouver que le système islamiste ne répond pas mieux que les autres aux problématiques concrètes des populations. »

GAËLLE CLOAREC

Septembre 2012


[1]     Historien, titulaire de la chaire d’histoire contemporaine du monde arabe au Collège de France.

[2]     Conseiller pour les affaires religieuses du ministère français des Affaires étrangères

[3]     Anthropologue, politologue et directeur de recherche émérite au CNRS

[4]     Professeur de droit constitutionnel, expert auprès de l’assemblée constituante tunisienne