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Vu par Zibeline

Première de La Traviata perturbée par une grève des techniciens à l'Opéra de Marseille

La voix du plus fort

• 23 décembre 2018⇒2 janvier 2019 •
 Première de La Traviata perturbée par une grève des techniciens à l'Opéra de Marseille - Zibeline

Au bout d’une demi-heure de retard, le directeur de l’Opéra, Maurice Xiberras, fait son apparition sur scène et annonce une grève des techniciens. La metteure en scène Renée Auphan, ancienne directrice du lieu, se fraye timidement un chemin entre les rideaux, et n’a pas le temps de préciser que, malgré la grève, les artistes assureront la représentation, puisque les huées couvrent sa voix. Un membre de Force Ouvrière -qui ne se présente pas, et que nous ne sommes pas parvenus à identifier- vient expliquer calmement à un public peu compréhensif que, si les techniciens font grève, c’est parce que leurs heures supplémentaires ne leur sont pas payées depuis dix-sept mois. « Balivernes ! » rétorque Jean-Pierre Chanal, directeur général adjoint des services de la Ville, qui assure à l’auditoire qu’un accord a été signé et que les grévistes sont ici marginaux. Ses explications peu convaincantes sont ponctuées d’interjections du syndicaliste : il tire le rideau, crie « mensonges ! », hoche vigoureusement la tête.

Le chef Nader Abbassi rejoint alors la fosse et fait démarrer sans attendre une ouverture remarquable d’équilibre. Le retour sur scène impromptu du gréviste ne perturbe en rien sa direction -malgré les nouvelles huées qui s’ensuivent. Le rideau se lève enfin sur un premier acte tout simplement ahurissant : on devine, entre les dorures des décors de Christine Marest et les costumes second empire des chœurs, les techniciens encore en tenue de travail, croisant les bras au fond de la scène. Les allers et venues tentent de les dissimuler, de même que les jeux de lumière de Roberto Venturi lorsque Nicole Car et Enea Scala se retrouvent seuls en scène pour leur tumultueux duo, en attendant que la dizaine de techniciens accepte enfin de quitter le plateau.

Choc des classes

L’image est forte, et ce 23 décembre marquera certainement les esprits : ce jour où la colère, le désespoir des employés municipaux ne s’est pas effacé devant le bon goût de mise dans un lieu de distinction sociale. Ce jour où l’apparat n’a pas su dissimuler l’obscénité d’un tel dispositif, qui en met plein les yeux et les oreilles à grands frais de costumes, de décors et de stars lyriques aux cachets dispendieux. Ce jour où la défense de l’art et des artistes occultait l’humain : le technicien, le salarié, les employés municipaux à qui l’on a même demandé ces derniers temps, faute de personnel, d’aller faire des permanences administratives pour les sans-logis des immeubles évacués.

Un choc d’autant plus manifeste que La Traviata est aussi le récit ambigu d’un rejet social feutré, celui d’une femme libre, dite courtisane, piétinée par la bourgeoisie au nom de la moralité et de la différence sociale.

On aurait pu s’en souvenir comme la première, sur une scène européenne, de la géniale Nicole Car en Violetta : si son premier acte souffre de toute évidence des désagréments et de l’agilité presque colorature requise, elle s’avère bouleversante dès qu’elle s’aventure sur les épanchements lyriques des actes suivants. Enea Scala, sujet lui aussi à un stress palpable, devient le temps d’un très beau « De miei bollenti spiriti » un Alfredo mémorable. La vraie révélation de la soirée est sans doute Etienne Dupuis, rigide comme le rôle de Germont l’exige mais d’une suavité vocale prodigieuse. Les chœurs comme l’orchestre se sont également montrés irréprochables, comme souvent.

Mais ce n’est sans doute pas ce que l’on retiendra. Non pas à cause de la présence de trouble-fêtes, mais bel à bien à cause de ceux qui leur ont claqué la porte au nez : ce n’est pas un hasard, dû à un particularisme local, si le personnel municipal des musées, des bibliothèques, et aujourd’hui de l’opéra se mettent régulièrement en grève pour dénoncer les dysfonctionnements, la faiblesse des investissements et l’arbitraire des RH dans les équipements culturels de la Ville de Marseille.

SUZANNE CANESSA
Janvier 2019

Photo: c Suzanne Canessa

La Traviata a été donnée du 23 décembre au 2 janvier à l’Opéra de Marseille


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