Entretien avec Pierre Rabhi, dont le livre Du Sahara aux Cévennes est adapté le 5 décembre à l'Auditorium du Thor

«La société changera si l’humain change»Vu par Zibeline

• 5 décembre 2015⇒19 décembre 2015 •
Entretien avec Pierre Rabhi, dont le livre Du Sahara aux Cévennes est adapté le 5 décembre à l'Auditorium du Thor - Zibeline

L’itinéraire de Pierre Rabhi nourrit la fable opératique La Confession d’un Colibri, créée au Thor ce 5 décembre. L’occasion de recueillir la parole d’un homme «au service de la Terre-Mère» qui invite à prendre conscience de notre inconscience…

Créé à partir de votre ouvrage Du Sahara aux Cévennes, ce spectacle revient sur votre enfance, déchirée entre deux cultures et fondatrice de votre pensée. Guérit-on un jour des blessures de l’enfance ?
Il y a des choses qu’on arrive à dissiper, d’autres qu’on ne peut pas déraciner. J’ai perdu ma mère à 4 ans, je ne me sens toujours pas guéri de cette frustration de l’être humain qui vous met au monde et vous accompagne sur le chemin. Parce que la naissance n’est que le début d’une multitude de naissances…
Agriculteur, philosophe, penseur, poète, homme politique, écrivain, essayiste, et encore sage, prophète, humaniste, altermondialiste et «homme de la décroissance et de la sobriété heureuse». Qui êtes-vous Pierre Rabhi ?
On peut admettre tout ce que vous avez cité, sauf homme politique ! Je ne le suis absolument pas. Certes je pratique la politique, à ma manière, celle qui prend en compte l’être humain et la nature, et non le produit national brut. Je ne suis pas du tout satisfait de l’organisation humaine sur cette planète, j’essaye de participer à ce que l’orientation de l’histoire soit différente.
Comment vivez-vous le fait que certains s’approprient votre pensée comme un absolu ?
L’humanité est folle, elle est en train de s’éradiquer elle-même. Toutes les 7 secondes un enfant meurt de faim, c’est totalement injuste. Les prodiges technologiques ne nous ont pas aidés à vivre ensemble. Soit on devient intelligent pour aboutir à quelque chose de plus honorable que l’organisation du monde actuel, en respectant la vie, la nature, en supprimant la primauté de l’argent. Soit nous continuons à polluer, à épuiser les ressources, à nous entretuer, et nous disparaitrons. Mais je ne suis pas dieu, le monde fera ce qu’il voudra ! La vie est un voyage initiatique : on avance, on jubile, on souffre, on est heureux, on apprend, tout est mélangé. Il s’agit de faire de cette aventure terrestre quelque chose qui nous amène à nous élever, à nous comprendre et nous libérer de la pesanteur du monde. Je ne dis pas que c’est l’absolu, voilà où j’en suis, moi.
Vous êtes pour beaucoup un maître à penser.
Moi-même j’ai été nourri par d’autres. Mais je ne suis en aucun cas un gourou ou un maître spirituel, je le refuse totalement. Je ne pense pas que ce soit bon, sauf quand il y a des enseignements qui vous amènent à prendre entièrement votre responsabilité et à vous libérer de la pensée d’un autre. C’est à cause de postures spirituelles que l’humanité n’est pas apaisée, que les guerres de religion et les idéologies sont encore là et font de la planète une matrice dans laquelle la violence se développe, en montant l’homme contre l’homme, contre la nature, contre la femme toujours dominée par un masculin injuste.
En 2002, vos engagements pour la femme et l’éducation étaient au cœur de votre programme. Quels seraient-ils aujourd’hui… et éventuellement pour 2017 ?
Il y a des gens qui ont imaginé que je puisse me représenter en 2017. J’ai dit non parce que le contexte n’est plus le même. En 2002, notre campagne s’était transformée en forum civique. Il faudrait reproduire ça, célébrer les actions positives, réunir cette multitude de colibris pour dire «Mettons l’humain et la nature au cœur de notre projet politique, pas la croissance économique». On peut modifier les choses en renonçant à certains paramètres de la société de l’argent : on ne peut pas se plaindre des multinationales quand on les nourrit tous les jours ! Quand je vois ces brigades de pousseurs de caddie qui vont dans les supermarchés, ce monde d’insatiabilité, d’hyperconsommation… Que va-t-on transmettre aux enfants ? Un monde totalement invivable. Réveillons-nous !
Quel modèle de société proposez-vous ?
Il faut revenir à des organisations sociales, sensibles et conviviales, à une solidarité locale pour offrir à tous un rôle positif, constructif. Les gens en ont ras le bol de cette société de la surabondance où pour apaiser son drame intérieur, on avale des anxiolytiques. Commençons déjà par éduquer les enfants à la coopération, et non à être des rivaux. L’école idéale devrait comporter un jardin, un atelier manuel, et apprendre à avoir une fonction dans le système social. Il faut aussi remettre en équilibre le féminin et le masculin. Moi je suis très fier de ma féminité, je la chéris beaucoup ! C’est une question de complémentarité. Il y a une réforme de la pensée qui doit participer à humaniser notre existence. La séparation mentale entre la nature et nous est visible, si nous comprenions déjà que la nature c’est nous… d’où la nécessité de se connaître soi-même.
Quelle est votre position sur la COP 21* ?
Peut-être que quand on arrivera à la 50e conférence, on prendra des décisions radicales ! On n’arrête pas de se réunir, de se re-disperser, et le bateau coule toujours. Je ne me fais pas de souci pour la planète, c’est la survie humaine qui est menacée. L’écologie politique ne fonctionne pas car elle s’en tient uniquement à des éléments factuels. Il faut ajouter aux arguments celui de la beauté. C’est ce qui nourrit l’âme, on ne peut pas nourrir que son corps.
D’où la place essentielle de l’art et de la culture…
Dans les communautés premières, l’art était inclus dans la vie. Puis il s’est industrialisé, artificialisé, c’est devenu un grand business, et aujourd’hui on fournit à un être humain aliéné de l’art fabriqué alors qu’il devrait être omniprésent dans sa vie. Les sociétés modernes se sont dés-esthétisés.
Cultiver un bout de jardin dans les cités bétonnées ramènerait un peu de beauté ?
Dans certains esprits, le travailleur de la terre c’est le dernier des derniers. Mais quand il y a des problèmes alimentaires en ville, tout le monde se souvient du cousin à la campagne ! Avec les Oasis en tous lieux, j’avais proposé la réorganisation horizontale des espaces pour avoir une vie sociale collective, solidaire et des lieux beaux. Quand l’aménagement des villes aura ses limites, valoriser la nature sera une solution. Il faut renoncer à ce modèle qui broie les êtres humains pour enrichir quelques-uns. Et pour cela prendre conscience de notre inconscience, tout le problème est là.

Propos recueillis par DELPHINE MICHELANGELI
Novembre 2015

* la Conférence des Nations unies sur les changements climatiques aura lieu du 30 nov au 11 déc, à Paris

La Confession d’un Colibri sera créée le 5 décembre à l’Auditorium Jean Moulin, au Thor, puis jouée au Pôle Camille Claudel de Sorgues le 12 décembre et au Claep de Rasteau le 19 décembre. La représentation du 5 sera précédée d’une causerie avec Pierre Rabhi (sur réservation).

photo : Pierre Rabhi©Franck Bessière

Auditorium Jean Moulin
971 chemin des Estourans
84250 Le Thor
04 90 33 96 80
http://www.artsvivants84.com/