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Entretien avec Jacques Serrano et Philippe Corcuff à l'occasion de la 9e Semaine de la Pop philosophie

La Pop 2017, c’est du lourd !

• 23 octobre 2017⇒28 octobre 2017 •
Entretien avec Jacques Serrano et Philippe Corcuff à l'occasion de la 9e Semaine de la Pop philosophie - Zibeline

Pour sa 9e édition, pas d’aporétique du smartphone, de dialectique de Dr House, de métaphysique du bikini. La semaine de la Pop philosophie s’attaque à du sérieux : la croyance. Entretiens avec Jacques Serrano, son initiateur, et Philippe Corcuff, invité de cette édition.

Zibeline : Comment vous est venue l’idée de cette semaine de la pop philosophie ?

Jacques Serrano : Il y a 12 ans, avec des amis philosophes. On voulait réactiver ce concept de Gilles Deleuze, qui d’ailleurs n’en avait pas fait grand chose, si ce n’est sur Woodstock ou Jimmy Hendrix. Peu de philosophes écrivaient sur les séries télé ou les chansons populaires, alors que beaucoup de jeunes intellectuels que je rencontrais en avaient envie. Mais ça ne se faisait pas de parler de tels sujets, et ils avaient aussi peur de la réaction de leurs institutions. Aujourd’hui cette manifestation a eu une incidence sur la production littéraire, et de nombreuses maisons d’édition ont leur collection pop philosophie. Et c’est la première fois qu’un mouvement de pensée ou un courant littéraire en France vient de Marseille ! La ville devrait le revendiquer davantage…

Mais qu’apporte-t-elle, cette pop philosophie ?

Une désacralisation de la philosophie avec un intérêt porté sur des objets qui intéressent le plus grand nombre. Si nous connaissons un tel succès c’est que beaucoup de gens sont attirés par une conférence sur le monokini, le sexe, Alain Souchon, le Père Noël, les vampires… et surtout se sentent valorisés qu’elles soient l’œuvre de philosophes ! Ce lien entre pop culture et philosophie sérieuse est novateur et démocratique. Et cette année avec la thématique de la croyance j’espère qu’on pourra révéler un nouveau rationalisme qui tienne compte du retour du religieux de ces 20 dernières années et des acquis récents des neurosciences.

 

Deleuze, Goodis, Mélenchon

Maître de conférences à l’Institut d’Études Politiques de Lyon, membre du Conseil Scientifique d’Attac et de la Fédération Anarchiste, ancien chroniqueur de Charlie Hebdo, Philippe Corcuff vient à Marseille parler chanson, spiritualité et politique…

Zibeline : Que signifie pour vous ce terme de « pop philosophie » ?

Philippe Corcuff : La notion de Pop philosophie a émergé avec Gilles Deleuze dans les années 1970 et s’est développée dans les années 2000. Il y a deux pôles dans son espace actuel : un pôle « postmoderniste » qui mélange dans un grand tout indistinct philosophie, sociologie, littérature, cinéma, séries, chansons, etc. Tout semble s’y valoir de manière relativiste. Je préfère l’autre pôle, où il s’agit d’établir des dialogues transfrontaliers entre des registres culturels autonomes. C’est ce que j’ai amorcé en 2002 avec La société de verre. Pour une éthique de la fragilité (Armand Colin), où je bâtissais des va-et-vient entre des ressources philosophiques et sociologiques et des chansons d’Eddy Mitchell, un film de John Woo ou la poésie de Résistance de René Char.

Des exemples ?

Dans mon livre Polars, philosophie et critique sociale (Textuel, 2013), je montre comment dans un roman de David Goodis de 1953, La lune dans le caniveau, on trouve une façon originale de nouer la question philosophique du sens de la vie et la question sociologique de la critique sociale, le plan existentiel et les contraintes de la domination de classe. C’est tout particulièrement le cas du personnage principal, William Kerrigan, docker de 35 ans. Cependant Goodis ne le fait pas à la manière d’un philosophe et d’un sociologue, mais dans le registre propre du roman noir. Cela constitue alors une invitation à élargir l’imagination philosophique et sociologique.

Aujourd’hui, je m’intéresse à la série American Crime de John Ridley. Dans le jeu de langage propre aux séries, elle pousse à affiner les modèles sociologiques dits intersectionnels, c’est-à-dire qui croisent les différentes formes de domination (dans le cas de la série, les dominations de classe, de genre, de race, l’homophobie,  les tensions racisées entre noirs et latinos), ainsi que la place qu’y occupent les individualités singulières.

Votre intervention ciblera la question de la croyance. Peut-on ne pas croire ? Quelles sont les questions politiques soulevées par cette thématique ?

Dans Pour une spiritualité sans dieux (Textuel, 2016), je dessine un point de vue agnostique, mettant entre parenthèses la question de Dieu, à distance tant des croyances religieuses que des athéismes militants les plus sectaires. Et je donne à la notion de spiritualité une acception large renvoyant à la quête du sens et des valeurs de l’existence. Ce qui ne passe pas nécessairement par des cadres religieux. C’est ce que je montre au début du livre en m’arrêtant sur des chansons populaires posant la question du sens, de Barbara à Louane, en passant par Alain Souchon.

Ce qui nous ramène à la pop philosophie ! Ce pas de côté vis-à-vis des dogmes, qui travaillent les croyances religieuses comme certaines croyances antireligieuses, ne s’adresse pas seulement aux agnostiques. Il peut intéresser également les croyants et les athées attachés à la tolérance et au questionnement sur soi. Cette notion large de spiritualité n’élimine pas tout composante de croyance, mais l’assouplit, lui donne du jeu, en transformant les dogmes en repères éthiques révisables en chemin, en boussole qui nous aide à nous orienter.

Au niveau politique, c’est une invitation à ne pas fétichiser les idées, les programmes et les leaders de manière dogmatique, dans une posture qui a des analogies avec les croyances religieuses. On a besoin de boussoles, pas de certitudes définitives ! Ce n’est pas rompre complètement avec la composante de croyance de l’engagement politique, mais introduire du jeu, de la distance, dans ce que le sociologue Jacques Ion a appelé un « engagement distancié ».

Pour rester dans le « pop », vous vous montrez très critique envers le « populisme de gauche » incarné par Jean-Luc Mélenchon. Pourquoi ?

Nous vivons l’effondrement des croyances qui ont structuré la gauche au niveau mondial au cours du XXe siècle : le communisme, la social-démocratie, l’opposition réformistes/révolutionnaires, ou la forme parti. Les amorces de réponse ne sont pourtant guère à la hauteur. Une des tendances transversales qui traverse ces échecs et ces impasses, ce sont des formes de concentration du pouvoir et d’étatisme, en rupture avec les discours démocratiques du camp de l’émancipation. Or les théoriciens Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, qui nourrissent intellectuellement la thématique du « populisme de gauche », valorisent la représentation politique, et donc la verticalité, et le leader dans « la construction du peuple ». Jean-Luc Mélenchon incarne une figure de leader de ce type.

Plutôt que dépasser les rigidités centralistes de la forme parti, cela risque de les accentuer, dans une configuration ancienne repeinte en neuf. Le rôle de l’intellectuel critique, dans la gauche radicale, est donc aujourd’hui d’introduire du jeu par rapport aux croyances politiques, afin de donner des ressources favorisant l’autonomie des individus dans leurs engagements collectifs. Si cela pouvait faciliter au sein des Insoumis la part des « engagements distanciés » par rapport aux engagements dogmatiques, j’en serais heureux. Quant à moi, je préfère rester à l’écart critique, dans une zone de questionnement et d’expérimentation libertaire.

Entretiens réalisés par RÉGIS VLACHOS
Septembre 2017

Photo : Philippe Corcuff -c- X-D.R

Au programme :

23 octobre, La Criée
Le sot croira n’importe quoi par Henri Atlan
Violence et religion par Claude Hagège

24 octobre, La Criée
La magie du vote par Antoine Buéno
Chansons populaires, spiritualité sans dieux et trouble agnostique dans les croyances politiques par Philippe Corcuff

25 octobre, La Criée
Croyance et scepticisme par Michel Guérin
Esprit critique es-tu là ? par Henri Broch

26 octobre, Mucem
La croyance, le ballon et la foi par Robert Maggiori

à Aix, Grand Orient de France
Rencontre entre une philosophe, une rabbin, un imam et un prêtre

au CipM
Une mystique sans Dieu par Jean-Claude Bologne

27 octobre, FRAC
Un seul ou plusieurs Christs par Pacôme Thiellement
Pop Christologie par Philippe Nassif
La croyance : aux confins mystérieux de la cognition par Serge Goldman

28 octobre, FRAC
Post vérité ou retrait de la vérité  par Françoise Gaillard
Le poids de la croyance dans les relations internationales par Christian Makarian

au Conservatoire national de Région
Bach ou la puissance de croire par Antoine Hennion, suivi d’un concert de l’organiste André Rossi

semainedelapopphilosophie.fr


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Mucem
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