La Friche Belle de Mai a 25 ans : l'heure du bilan, paradoxal

La Friche, toujours en friches ?

La Friche Belle de Mai a 25 ans : l'heure du bilan, paradoxal - Zibeline

La Friche Belle de mai a fêté son quart de siècle et inauguré officiellement le nouveau lieu du Centre National de Création Musicale. L’occasion de revenir sur une histoire, et de faire un état paradoxal des lieux et des forces.

La Friche fut le lieu d’une utopie en marche, d’ouverture des champs du possible : une autre manière de fabriquer de l’art, de l’intégrer à la vie, de chercher des formes. En 1992, dix ans après la première décentralisation de Jack Lang et Gaston Defferre, qui avait permis de pourvoir enfin la province d’équipements d’État, on explorait de nouveaux territoires de l’art dans des lieux non conventionnels, industriels, récupérés, qui mettaient en œuvre une nouvelle manière de croiser les genres, les disciplines, la pensée et l’art, la pratique et la présentation publique.

Autour du berceau

Le 9 décembre, jour de l’anniversaire officiel, les pionniers de la Friche Belle de Mai, Alain Fourneau, Philippe Foulquié qui dirigea le Système Friche Théâtre jusqu’en 2010, Fabrice Lextrait qui vient de publier un livre d’entretiens très éclairants sur l’esprit Friche, mais aussi Josette Pisani qui introduisit la danse contemporaine à Marseille, et continue de diriger Marseille Objectif Danse, tous ceux qui ont veillé à sa naissance  et à ses premières années, étaient présents, ou filmés, témoins précieux de temps qui semblent loin : Christian Poitevin, alias Julien Blaine le poète hurleur, qui fut adjoint à la culture de Robert Vigouroux (à peu près PS) et donna le coup d’envoi pour transformer l’usine Seita, propriété de l’État, en terrain de culture ; les architectes, Jean Nouvel qui en fut Président, Patrick Bouchain qui lui succéda, Mathieu Poitevin qui vient de construire le Module du GMEM. Ensemble ils pensèrent le lieu non comme un bâtiment, mais comme un projet culturel et urbain, qui devait offrir des espaces mouvants, s’adaptant aux usages.

Mais dès ses débuts La Friche se heurta à des problèmes de financements. La décentralisation en marche inventait des labels, des institutions en région, mais ne savait que faire de cet espace de rébellion et de liberté. Mal doté par l’État et mal compris par les collectivités locales, en recherche de formes nouvelles mais aussi d’un mode de gouvernance et de financement, La Friche choisissait les artistes résidents et ceux qu’elle programmait, ou produisait, par cooptation et par goût, à une époque où on se posait peu la question de la diversité, des âges, des origines, et du « genre » des artistes. Et si la réflexion sur le public ne manquait pas, les formes proposées dans ce quartier, délaissé par les transports publics, concernaient peu des habitants particulièrement pauvres et d’origines très diverses.

Deuxième âge

Il fallut 10 ans avant que Michel Duffour, secrétaire d’État communiste au Patrimoine culturel et à la Décentralisation de Lionel Jospin de 2001 à 2003, donne un véritable élan à ces nouveaux territoires de la vie culturelle. Il partait d’un constat simple, inspiré en grande partie par La Friche marseillaise. Au sujet du rapport commandé à Fabrice Lextrait et Gwenaelle Groussard*, il expliquait qu’« À côté des institutions sont nés, au cours des dernières années, des lieux différents, des pratiques pluridisciplinaires, de nouvelles expériences avec les publics. Il ne s’agit pas de labelliser et d’enfermer ces formes émergentes, mais bien de tenir compte de tout ce qu’elles apportent afin de ne pas négliger, au nom de notre riche héritage, la création dans son ensemble »

Il reconnaissait donc la spécificité et les possibilités du lieu. Cette réflexion permit le développement du même concept ailleurs : avec pour point commun la transversalité et la pluridisciplinarité, une dimension collective, une vision de l’œuvre en mouvement, qui peut montrer ses étapes, un rapport au public qui outrepasse la seule notion de spectateur et l’inclut dans le processus de création ou de critique, des artistes qui résident et partagent, une volonté d’« excellence » artistique, et une écriture de l’espace qui transforme les lieux.

Pourtant, si les friches se sont développées et ont profondément changé la façon de travailler des lieux labellisés eux-mêmes, celle de la Belle de Mai, en butte plus longtemps à un manque chronique de financement, ne fut pas épargnée par les critiques, en particulier locales : on lui reprochait son élitisme quand elle parlait d’excellence, et l’opacité du choix des artistes, leur vieillissement, l’absence de femmes, de diversité. On lui reprochait aussi de mal communiquer ses propositions, de tergiverser trop longtemps, de peu produire, et de peu ouvrir son projet culturel aux nouvelles pratiques urbaines.

Troisième âge

En 2012, Philippe Foulquié quitte la double direction du Système Friche Théâtre et du Massalia, et Alain Arnaudet prend la direction de l’un, puis Émilie Robert celle de l’autre. Les financeurs, en vue de MP2013, se décident enfin à investir massivement pour que la vie des résidents et l’accueil du public y soient moins malaisés (on s’y gelait l’hiver, on étouffait l’été, et le public était privé de toilettes), pour que des salles de spectacles, d’exposition, existent, tout en préservant la malléabilité des espaces. Alain Arnaudet ouvre un jardin, un skate park, un playground, un café, une crèche, une librairie, un marché bio, pour que d’autres usagers traversent le lieu et s’arrêtent, peut-être, aux propositions artistiques et dans les ateliers. Une diversification réussie : la fréquentation du lieu augmente, de nouveaux résidents au label national et aux financements importants arrivent et construisent des équipements qui dynamisent la Friche (Catherine Marnas, qui partira ensuite, puis l’Institut Méditerranéen des Métiers du Spectacle, et aujourd’hui le GMEM, Centre National de Création Musicale).

Mais dans le même temps ce sont les compagnies résidentes historiques, les artistes, qui accusent depuis 2014 des baisses de subventions inégalées et successives. L’équilibre fragile entre la structure qui gère le lieu et les compagnies qui versent une redevance et prennent part aux décisions est aujourd’hui compromis. Certains ont mis la clé sous la porte, d’autres survivent, souvent au chômage technique, et leurs productions se raréfient et s’appauvrissent. Et ce sont aujourd’hui des productrices (Les Bancs Publics, l’AMI, Sextant et plus, MOD, Massalia, Shellac), qui viennent parler de l’avenir de la Friche. Si l’on se réjouit de cette présence active des femmes, on ne peut que constater l’absence des artistes. Que vaut aujourd’hui leur parole ?

Vers quel futur ?

Le 9 décembre, dans les débats et films de la rencontre publique enregistrée et conçue par Radio Grenouille, quelques partis pris faisaient frémir. L’idée de regrouper les femmes pour parler du « présent de la Friche » sur 1 des 3 plateaux par exemple, comme si elles n’étaient pas des « bâtisseuses », sujet du premier plateau (Josette Pisani n’est-elle pas là depuis le début ?), et ne pouvaient pas « penser l’avenir », sujet du dernier plateau. Dans les films, même déséquilibre : une vingtaine d’artistes témoignent, dont deux femmes. Des enfants, usagers, sont filmés : 7 garçons et 2 filles, dont une qui ne prend pas la parole. Des élèves de l’ERAC lisent des textes : trois garçons et une fille, qui ne lit que des textes de femmes. Plus glaçant encore : à l’écran les artistes sont dotés d’un nom et d’un prénom, alors que les « habitants », c’est-à-dire les usagers qui sont toutes des usagères, ne sont que des prénoms. Et, profondément désolant : c’est parmi ces usagers, parmi les enfants, ou les travailleurs de la Friche, que l’on reconnaît un peu de cette diversité du quartier, alors que les plateaux ne regroupent que des Blancs. Un choix de Radio Grenouille, ou une réalité de la Friche qui persiste malgré la volonté d’ouverture aux « racisés » d’Alain Arnaudet ?

Un autre sujet de discussion circulait entre les Grandes tables : le grand marché de Noël dans la Cartonnerie était-il nécessaire ? La Friche doit-elle rentabiliser ses espaces ? Les artistes, si nombreux aujourd’hui à ne plus pouvoir s’acquitter de leur redevance, vont-ils être soumis à des critères de rentabilité, ou profiter au contraire du fait que la Friche se finance aussi autrement ?

Difficultés politiques

Le matin c’est le module du GMEM, Centre national de création musicale, qui était officiellement inauguré. Un lieu inédit, unique, qui permet aujourd’hui d’accueillir en résidence compositeurs et musiciens, d’enregistrer tous les effectifs, acoustiques ou électroniques, de croiser toutes les musiques, de diffuser des petites formes, d’en concevoir de grandes. Mais les élus rassemblés ne comprenaient visiblement pas ce qu’ils inauguraient. Et Marc Bollet, chargé par les artistes de la coopérative de la Friche, qu’il préside depuis 2013, d’alerter les collectivités sur la disparition dangereuse des financements aux artistes, n’en pipa pas mot : le fossé semble irrémédiablement creusé entre artistes et politiques, qui ne s’intéressent plus qu’aux directeurs, à la fréquentation et aux économies d’échelle. L’art et les œuvres, les formes nouvelles, ne sont non seulement plus entendues, mais plus du tout audibles…

AGNÈS FRESCHEL
Janvier 2017

La Friche Belle de Mai a fêté ses 25 ans le 9 décembre

* Fabrice Lextrait, Gwenaelle Groussard, Friches, laboratoires, fabriques, squats, projets pluridisciplinaires … une nouvelle époque de l’action culturelle, Rapport à Monsieur Michel Duffour, La Documentation française, 2002.

Photo : 25 ans de la Friche -c- Gaëlle Cloarec


La Friche
41 rue Jobin
13003 Marseille
04 95 04 95 95
http://www.lafriche.org/