Montévidéo dans l'illégalité. Pourquoi ?

La fin de Montévidéo ?

Hubert Colas, sa compagnie Diphtong, son festival Actoral, sont aujourd’hui dans l’illégalité. Occupant Montévidéo alors que le bail est parvenu à son terme le 31 décembre 2016. Comment en est-on arrivé là ?

Le lieu, la compagnie existent depuis 17 ans. Hubert Colas aime à rappeler les chiffres, dans une justification de son activité qui, temps libéraux obligent, amènent à soupeser l’activité artistique en termes économiques : « 10 salariés à temps plein, et dans l’année 250 artistes et techniciens employés par l’association, pour le festival Actoral et pour les créations de la compagnie dont trois actuellement sont en exploitation. Nous avons un poids, un impact humain, nous générons de l’activité », souligne l’artiste-directeur…

La justification du bien-fondé de l’existence de Montévidéo ne devrait pas avoir à passer par de tels arguments : qui oserait contester l’évidente nécessité de Montévidéo et d’Actoral, qui militent depuis 17 ans pour les écritures contemporaines, produisent des spectacles créés en région et naviguant dans le monde, accueillent des artistes en résidence, programment régulièrement des rendez-vous publics… Qui oserait contester la qualité artistique de l’auteur-metteur en scène Hubert Colas, la pertinence de sa programmation ? Mais, comme nombre d’acteurs marseillais, il n’a pas été placé par les collectivités à la tête d’un équipement ou d’un festival existant : il l’a construit, dans des années plus fastes, alors que la Ville de Marseille comme beaucoup d’autres manquait de lieux culturels, et abondait volontiers aux initiatives des artistes constructeurs. Ces années ont passé, et Hubert Colas a de plus en plus de mal à payer son loyer,  ses salaires, avec des charges en hausse constante et des subventions qui, petit bout par petit bout, régressent.

Fin de coloc, fin de bail

L’histoire de Montévidéo est cependant plus complexe : investi en 2001 par Hubert Colas et Jean Marc Montera (GRIM), il s’agit d’un lieu partagé depuis son origine. Mutualisé bien avant que cela soit la mode, et non pas comme souvent de la nécessité de regrouper les forces, mais de la volonté de travailler ensemble. Mais le GRIM et ses musiques improvisées, en difficulté financière, lâché par l’État et sommé de s’associer avec un Centre National ou de disparaître, a fusionné avec le GMEM, et déménagé à La Friche (voir Zibeline 102). Diphtong et son festival Actoral doivent donc aujourd’hui assurer seuls un loyer annuel de 70 000 euros, augmenté de 20 000 euros de fluides (les charges locatives, l’électricité…) pour les 9 lieux de résidences, les salles de travail et d’accueil public, le bar et les bureaux. Même si le départ du GRIM amènera des économies de location des lieux supplémentaires de répétition, Diphtong aura du mal à assumer seul ce loyer.

D’autant que le propriétaire veut récupérer les lieux. L’affaire n’est pas nouvelle, Montévidéo alerte la presse et les collectivités depuis plusieurs années. Mais cette fois le bail est échu, et la situation semble inextricable. Sauf que plusieurs lois protègent cette salle de spectacle dont la destination culturelle ne peut être changée sans accord du ministère de la Culture : l’acquéreur devra y prévoir un lieu culturel de même surface, même s’il construit des appartements au-dessus. Par ailleurs, le propriétaire se doit de fixer un prix ferme et définitif au locataire actuel, qui a priorité sur l’acquisition. Le quartier est cher, les promoteurs nombreux qui voudraient en faire un immeuble d’habitations… mais le Ministère, le SYNDEAC, les collectivités territoriales ainsi que la Mairie de Marseille et la mairie de secteur répètent leur attachement à ce lieu, et leur volonté d’y maintenir Diphtong et Actoral. Si cette volonté reste entière, le propriétaire devra vendre en priorité à ses locataires, à la Ville si elle veut se porter acquéreur pour y loger Diphtong, ou en tout état de cause à un propriétaire qui devra garder la destination culturelle du lieu…

Le coche loupé

L’histoire semble se répéter, et on se souvient comment la Minoterie a vu un beau matin sur ses murs un permis de construire inattendu, qui l’expulsait du lieu que les Minotiers avaient construit de leurs mains… Pour les reloger, la mairie a dû bâtir le Théâtre de la Joliette en toute hâte. La solution pour Montévidéo pourrait être différente : soit la mairie achète le lieu et l’État et les collectivités territoriales investissent pour que les règles de sécurité y soient enfin respectées (et que le public puisse être accueilli au delà de 50 personnes, ce qui n’est pas le cas actuellement) ; soit chacun augmente suffisamment les subventions, et garantit le prêt que Diphtong devra obtenir pour acheter le lieu elle-même. Car les 70 000 euros de loyer économisés ne suffiront pas à régler les mensualités d’un crédit pour un bien (sur)estimé à 4 millions d’euros, et les recettes de Montévidéo devront augmenter considérablement…

Là encore, un coche a été manqué il y peu de temps : le projet de départ du GRIM, qui met de toute façon Diphtong, seul locataire, dans une situation difficile, était prévu de longue date ; la décision de vendre du propriétaire aussi. Lors du départ d’Alain Fourneau et Mireille Guerre du Théâtre des Bernardines, il a été envisagé qu’Hubert Colas en prendrait la succession : spécialiste des écritures contemporaines, il aurait pu construire une programmation en cohérence avec son voisin le Gymnase, ne pas devenir SDF, trouver un équilibre financier entre les salles de répétition, de résidence et de création de Montévidéo, et la salle de spectacle. Actuellement d’ailleurs le Festival Parallèle, programmé aux Bernardines, est accueilli à Montévidéo pour ses soirées, sa logistique, ses répétitions et expositions. Les lieux se complètent parfaitement…

« J’ai créé 42 spectacles depuis que je suis metteur en scène. Dont 38 à Marseille. » Hubert Colas justifie encore sa présence, sa volonté d’être là et d’y créer. Et lorsqu’on lui demande s’il ne désire pas plutôt partir, prendre la direction d’un établissement labellisé hors de Marseille, il refuse. « Marseille use les corps et les épuise. J’ai pensé mon projet aux Bernardines, parce qu’on m’avait demandé de le faire. Il me paraissait juste. J’ai dû y renoncer, et cette blessure n’est pas pansée. Mais je ne quitterai pas Marseille. »

Qui a bien de la chance d’avoir un artiste de ce talent, et si fidèle. Un de plus qu’il faudra veiller à ne pas laminer.

AGNÈS FRESCHEL
Janvier 2017

Lire ici notre article Gros opérateurs et petits artistes


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