Le désespoir des artistes, face aux dérives libérales du secteur culturel

La culture sans artistes, un idéal libéral (bis, et pire encore)

Le désespoir des artistes, face aux dérives libérales du secteur culturel - Zibeline

Drôle de paysage en ce début d’été. Alors que les festivals s’annulent, les saisons s’annoncent, plus tristes que jamais.

L’an dernier à la même époque, Zibeline publiait un article qui s’échangea beaucoup sur le web. On y faisait le constat d’une aberration nouvelle : alors que la capitale culturelle avait permis la construction d’équipements nécessaires, rien n’était prévu pour perpétuer l’élan créatif, en particulier les budgets pour faire fonctionner ces équipements. Ainsi festivals, saisons des théâtres, propositions des musées… se sont élaborés au cours de la saison 2013-2014 avec le moins d’artistes possible. Le minimum de comédiens, de danseurs et de musiciens sur les plateaux, des reprises de propositions antérieures, des one man show qui tournent, de la musique ou des images enregistrées, numérisées, des machines, des artifices. Quant aux musées, plus aucun ne programme de spectacle vivant, hormis le MuCEM, qui n’est pas voué aux grandes formes. La Villa Méditerranée a renoncé à toute programmation artistique, le FRAC vivote à peine et commande très peu, les nouveaux musées d’histoire ou de civilisation n’ont pas besoin d’artistes.

Même au niveau des arts plastiques, les musées ont cette année exploité et ré-exploité leurs fonds et le patrimoine, sans commander d’œuvres… tout comme aucun théâtre n’a produit de spectacles nouveaux (produit au sens propre, c’est-à-dire financer majoritairement une production). Pourquoi ? Si les politiques et les entreprises qui nous gouvernent se sont rendu compte que la culture rapportait, ils ont aussi compris qu’il suffisait pour rassembler les foules de quelques propositions spectaculaires bien menées. Les artistes, et leur subversion, et leurs tourments, ne sont que peu nécessaires à l’élaboration raisonnée de produits culturels qui vont faire marcher les commerces. Les productions, les créations coûtent cher, et ne sont pas nécessaires : nous consommons donc depuis quelques temps, uniquement, de la culture en conserve. Des rediffusions…

Saisons sans production

La saison 2014-2015 s’annonce pire encore. Si l’on fait le tour des théâtres, il n’y a AUCUNE production véritable de compagnies de la région : la Criée coproduit timidement un spectacle dans sa petite salle, la Minoterie coproduit, accueille et suit plusieurs artistes en résidence mais à la mesure de moyens qui ne sont pas ceux d’un centre dramatique ou d’une scène nationale. Celles-ci, justement, ont cessé de soutenir la création : plus d’artistes en résidence ni à Gap ni à Martigues ni à Cavaillon ! Ces trois pôles régionaux essentiels, qui jusque-là permettaient aux compagnies de créer des œuvres, affichent timidement quelques coproductions, peu nombreuses, et consacrent une partie de leurs moyens à l’achat de spectacles racoleurs. Car les programmateurs sont exhortés à remplir les salles, donc à préférer le consensus au risque. Ils justifient de dépenser l’argent public avec Julien Doré ou Nana Mouskouri, ou des comiques télé y compris bas de gamme, en disant qu’ils font venir un public nouveau au théâtre. Mais à force de concessions à ce que l’on suppose du goût commun, on satisfait aux plus régressifs désirs de divertissement, au lieu de proposer aux esprits de s’élever au-delà de leurs appétences… ce que suppose le terme même de «culture». Mais les directeurs fraîchement nommés dans les théâtres de la région n’ont plus les moyens de résister aux pressions politiques locales…

Quoi qu’il en soit, la responsabilité de cet état de fait n’est pas la leur : à Toulon les frères Berling vont même jusqu’à renoncer à leurs productions propres pour pouvoir coproduire, à hauteur conséquente, plusieurs compagnies. Le Gymnase/Jeu de Paume essaie de conserver des coproductions, plutôt jeune public, plutôt pas chères… Tous tentent, d’une manière ou d’une autre, de conserver des spectacles de qualité, innovants ou non, mais au moins stimulants pour l’esprit. Mais tous sont en recul !

Il faut dire que l’attentisme est de règle. La Friche aura sans doute les moyens d’aider à la production de propositions régionales, mais quand, combien, et à quelle hauteur ? Le Théâtre Liberté attendra-t-il encore longtemps de savoir si il aura un financement de l’État ? Combien de temps sera-t-il condamné, alors que sa programmation irréprochable (presque, on pardonnera Nana) rassemble un public enthousiaste autour de propositions souvent courageuses, à programmer en-deçà de ses ambitions ? La direction de la scène nationale du Merlan, dans un arrondissement gagné part le Front national, restera-t-elle longtemps vacante ? Nathalie Marteau, sa directrice, s’en va en juin, son adjoint également, et personne n’est prévu pour prendre le relais, l’appel à recrutement n’a pas été lancé… la procédure étant longue, est-ce un signe pour ce théâtre si délicat, dans les quartiers les plus pauvres de la ville la plus pauvre de France, du désintérêt de l’État ? Plus loin, le théâtre  Durance va changer de direction, Théâtres en Dracénie vivote, le Théâtre de Grasse semble renoncer à sa réelle ambition créative, le Gyptis est devenu un cinéma, les Bernardines vont bientôt changer de mains… Que vont devenir les artistes qui ne dirigent pas un lieu ? De quoi imagine-t-on qu’ils vivent ?

Pauvres intermittents

Car cette diminution des volets de production des théâtres se double encore d’une stagnation, ou d’une diminution, des subventions directes aux compagnies. La réforme du régime des intermittents, vécue comme un coup de couteau dans le dos de la part du gouvernement, serait pour les artistes un troisième choc, sans doute fatal. Cette fois-ci ce ne sont pas seulement les moyens de créer qu’on leur enlève, mais les moyens de vivre. On sait à quel point cette refonte du régime des intermittents est non seulement injuste, mais absurde et contre-productive, d’une part parce que le déficit prétendu n’en est pas un (on ne comptabilise pas pour parler de l’équilibre d’un secteur économique ses seuls chômeurs, et le secteur culturel, si on prend en compte ses permanents, est bénéficiaire….), d’autre part parce que les quelques «abus» du régime des intermittents viennent du secteur de l’audiovisuel public et des boîtes de production, qui emploient des «permittents» corvéables, sans contrats définitifs, pointant au chômage mais travaillant de fait de façon permanente. La réforme du MEDEF ne remet pas en cause ces abus, mais appauvrit encore les plus pauvres des artistes et des techniciens, en augmentant le délai de carence (sans paiement) entre chaque contrat, et en augmentant la surcotisation sociale (les intermittents se payent leur régime en cotisant beaucoup plus que les autres salariés au chômage, et à la retraite).

La lutte des intermittents est donc juste, et c’est celle du désespoir. Peut-on demander à une profession de travailler plus pour atteindre les seuils du chômage indemnisé, et dans le même temps lui couper tous les moyens de production ? La concordance de ces attaques fait craindre une volonté concertée de mettre au pas la vie artistique, au risque de la tuer…

Comment survivre ?

Aujourd’hui se pose une fois de plus le problème délicat des moyens de la lutte. Comme en 2003, mais cette fois face à un gouvernement socialiste, les intermittents vont bloquer les festivals, pour faire sentir leur poids économique, et cesser de passer pour des parasites. Mais comme en 2003 nombre de compagnies vont en mourir : annuler le Printemps des comédiens de Montpellier, ou le Festival d’Avignon, revient à tuer dans l’œuf nombre de spectacles que les artistes avaient besoin de créer, que le public et les programmateurs ne verront pas, alors même que les conditions de production sont devenues si difficiles. Ce n’est pas de gaîté de cœur que les artistes et techniciens s’apprêtent à le faire dans les festivals les plus fragiles, c’est-à-dire ceux où ils travaillent librement : lorsqu’ils bloquent l’opéra Bastille, ou se mettent en grève pour Plus Belle la vie, les pressions des directions ne se font pas attendre : une des caractéristiques des intermittents est qu’ils ont des contrats de travail précaire, et un «droit» de grève par conséquent très compromis. Ils n’ont souvent d’autre choix que de se sacrifier eux-mêmes sur l’autel de l’annulation de leurs propres spectacles.

Il reste quelques jours pour espérer que le gouvernement renoncera à son alliance absurde avec le MEDEF, qui demandera toujours plus. François Rebsamen se renie et s’apprête à signer un accord qu’il dénonçait hier. Les rares maires socialistes de la région, à Montpellier et Avignon, risquent fort de ne jamais s’en remettre. Par ailleurs il est indigne de signer un accord injuste par «calcul politique». Expression qui ne devrait pas être  un pléonasme, mais un oxymore : il n’est pas de république sans vertu, écrivait en son temps un certain Montesquieu. Notre gouvernement de gauche ferait bien de s’en souvenir.

AGNÈS FRESCHEL
Juin 2014

Photo : Intermittents -cc- Charlotte Henard