Provincial ou plouc ? Une décentralisation culturelle inachevée

La centralisation culturelle sur la sellette

Provincial ou plouc ? Une décentralisation culturelle inachevée - Zibeline

Le 19 mars Françoise Nyssen, ministre de la Culture, faisait une déclaration fracassante sur le déséquilibre de financement entre Paris et les Régions. Ses solutions sont-elles à même d’engendrer plus d’équité ?

C’est une réalité, que depuis 10 ans nous ne cessons de répéter dans Zibeline : le déséquilibre culturel entre Paris et les Régions, du point de vue de l’engagement de l’État, est sidérant, et contraire à l’Egalité qui est pourtant un des trois piliers de notre République. C’est aujourd’hui Françoise Nyssen, ministre de la Culture, qui l’affirme : l’État dépense 139 euros pour un francilien et 15 euros par habitant des autres régions. Une situation à laquelle elle veut s’attaquer : « Tous les Français ont les mêmes droits. Je veux les mêmes chances, les mêmes possibilités pour tous… j’affirme solennellement, puisque c’est une chose qui me tient à cœur, que les droits culturels ne sont pas des droits  accessoires, pas plus que le droit à l’éducation ou le droit à la santé. »

Elle aurait pu relever d’autres déséquilibres : l’Île de France concentre 60% des emplois culturels et 57% du tourisme étranger ; elle héberge peu d’enfants et de retraités mais beaucoup d’étudiants, le revenu médian y est supérieur de 20% au revenu des français, et les cadres, chefs d’entreprise, commerçants et professions intellectuelles y sont nettement plus nombreux, surtout à Paris (69% de la population parisienne, contre 42% en France). Des différences démographiques qui expliquent aussi l’abondance de l’offre culturelle à Paris, de même que la centralité de l’administration du ministère (dépenses en personnel) mais aussi de la presse et de l’audiovisuel public expliquent une partie du déséquilibre abyssal des budgets.

Provincial ou plouc ?

Mais au fond, est-ce de ce déséquilibre dont il est question ? Très rapidement dans le discours de la Ministre une confusion apparaît entre l’opposition Paris/Régions et celle de l’urbain et du rural.

« Je refuse qu’il y ait la culture des villes et la culture des champs. Mon ministère doit porter un projet global, une politique déterminée pour ces territoires ruraux, ultramarins, périurbains identifiés comme prioritaires, pour investir le cercle de proximité des citoyens, loin du cœur des métropoles. »

Méconnaissance des territoires ? S’il existe, à l’échelle de chaque région, des déséquilibres de centralité entre Montpellier et l’Hérault, Nice ou Toulon et les petites communes de l’arrière-pays, elles ne sont pas du même ordre dans les villes plus pauvres : Avignon n’est pas mieux dotée par l’État que Cavaillon ou Orange, Arles, Aix et Martigues bénéficient d’équipements nationaux tout autant que Marseille, et Nîmes est franchement délaissée. L’effet de centralité des métropoles, qui se justifie en partie parce qu’il n’est pas illogique de regrouper les équipements là où le plus de gens habitent et travaillent, n’est vraiment pas du même ordre que le déséquilibre constaté avec le véritable centre de la vie culturelle française, c’est-à-dire la Capitale.

Ce déséquilibre culturel est tellement ancré qu’il a pénétré notre langue, relayé par Balzac et Sévigné. Le mot provincial, si français, désigne bien celui qui n’habite pas la capitale, mais il est entaché de son sens second : qui marque une gaucherie, un manque d’aisance que l’on attribue, par opposition à Paris, à la province. Le Larousse rappelle aussi que le mot latin qui a donné Province (et Provence !) désignait les territoires vaincus. Ces connotations sont le fondement de notre centralisme qui méprise le provincial et le plouc (habitant d’un village en breton), et les confond.

Car déplacer le problème historique du centralisme culturel français pour le confondre avec une opposition champs et villes, c’est ignorer qu’il y a d’autres villes que Paris en France… 12 millions de Français vivent en milieu rural, 12 autres millions en Île de France, et 42 millions dans ces villes de province qui reçoivent 15 euros de l’État par habitant… et ne font pas pour autant partie des territoires ruraux, ultramarins, ou périurbains qui vont bénéficier du plan de 6,5 millions du Ministère. Ce qui d’ailleurs sur un budget de 10 milliards d’euros, ne peut être présenté comme une mesure de rééquilibrage…

Une décentralisation inachevée

Reste que le constat de l’inachèvement de la décentralisation semble, enfin, posé. Notre région du grand Sud-Est est d’ailleurs particulièrement touchée par les « zones blanches » définies par le Ministère (mettre la carte par ici). Étrangement, ce ne sont pas les territoires alpins ou les arrière-pays qui sont le plus mal lotis par les deniers du Ministère : peu peuplés, ils possèdent des établissements financés par l’État et, au prorata de la dépense par habitant, ils arrivent loin derrière les zones périurbaines de Marseille, Toulon ou Aix.

La carte colore les « zones blanches » en rouge « 86 bassins de vie, où il y a moins d’un équipement culturel public pour 10 000 habitants ». C’est dire que le maillage de la décentralisation a fait son œuvre en 70 ans, et le problème de l’inégalité des Français face à leurs droits culturels ne se mesure pas en termes d’éloignement des équipements, en particulier dans la région. La Ministre cite en exemple de désert culturel le Limousin ou la Guyane : « Je pourrais vous parler de cette famille guyanaise qui m’explique que la première bibliothèque est à plusieurs heures de route, ou de voie navigable. Ou de ce couple d’enseignants, rencontré dans le Limousin, qui trouve le premier cinéma à 20 minutes, le premier musée à 50, le premier théâtre à plus d’une heure. » Or nous ne vivons pas dans ces déserts culturels, et les « zones blanches » naissent du délaissement, ou des difficultés économiques, des collectivités locales et territoriales.

Car ce que la Ministre ne pointe pas, parce qu’elle n’y peut rien sans doute, c’est que la vie culturelle en région a été affectée par les baisses de financement du ministère de la Culture, mais surtout par les baisses successives des dotations aux collectivités par l’État. Car ce sont elles qui, en province, financent la culture.

Dépense culturelle par habitant en 2014 :

en Ile de France en Région PACA en Occitanie
 Par l’État 139,20 € 19,90 € 13,80 €
La Région 7,80 € 11,90 € 11,90 €
Les Départements 14,40 € 21,80 € 26,30 €
Communes 132,00 € 133,10 € 126,90 €
Groupements de communes 56,00 € 56,30 € 43,70 €

Source : DEPS, ministère de la Culture et de la Communication, 2017

En Île de France la dépense culturelle de la Région et des départements est faible, ailleurs, ce sont les collectivités territoriales qui payent : l’Opéra de Paris est entièrement financé par l’Etat, ceux de Marseille, Toulon, Nice et Avignon (presque) entièrement par les villes. Plus étonnant encore, les établissements nationaux : l’état est minoritaire dans le financement de l’Opéra national de Montpellier, les centres dramatiques, chorégraphiques ou musicaux, les musées nationaux de province, sont majoritairement pris en charge par les collectivités et les villes, alors que les théâtres nationaux, dont 4 sur 5 sont à Paris, sont entièrement financés par l’État. Résultat direct : les provinciaux payent beaucoup plus d’impôts locaux que les Parisiens (taux d’imposition locale le plus bas de France à Paris 13%, il est de plus de 40% à Marseille), alors que ceux-ci bénéficient pourtant des meilleurs équipements, et sont les plus riches… Tant que cette inégalité existera, tant que l’État ne dotera pas plus généreusement ses établissements régionaux en exigeant des collectivités parisiennes ce qu’il exige des provinciales, inventer une itinérance des chefs-d’œuvre et des productions parisiens aura un côté franchement surplombant.

Rififi chez les Nationaux de Province

Car le plan de la Ministre a déclenché une levée de boucliers bien compréhensible, d’abord celle de l’Association des Centres dramatiques Nationaux, suivis des Centres de Création Musicale, des Centres chorégraphiques, des FRAC, des Musées et Scènes nationaux, ou conventionnés par l’État.

Le plan ministériel « Culture près de chez vous »

Doté de 6,5 millions d’euros annuels, qui devraient atteindre 10 millions en 2022, il consiste à :

  • favoriser l’itinérance des spectacles dans des lieux non dédiés : les festivals et structures culturelles qui produisent des spectacles dans des structures mobiles, des lieux polyvalents ou dans l’espace public seront aidés par le Ministère
  •  prévoir des tournées de l’Opéra de Paris, du Théâtre National de Chaillot et de la Comédie Française dans toute la France, et en particulier dans les territoires ruraux (communes de moins de 5000 hab.) et ultramarins
  •  porter une attention particulière aux cirques traditionnels itinérants, alors que le Ministère s’est jusque là concentré sur le cirque contemporain
  •  faire circuler les « chefs-d’œuvre iconiques » des musées nationaux tels la Joconde (un catalogue précis sera dévoilé lors de la Nuit des Musées dans des lieux muséaux et non muséaux
  • organiser des expositions événementielles des fonds des musées nationaux dans des lieux non muséaux
  • mettre en place 200 Micro-folies, Fab-Lab conçus par 12 « grands opérateurs du Ministère » (tous à Paris, sauf le Festival d’Avignon) qui permettent une approche ludique et interactive des « grandes œuvres ». L’État participera à hauteur de 15 000 euros à l’installation, pérenne ou éphémère, de ces structures en milieu rural ou dans les quartiers « Politique de la Ville ».

Autant d’établissements qui maillent depuis 60 ans le territoire provincial, et souffrent depuis 20 ans des baisses de financements de l’État. Tous assument les missions d’itinérance, de résidences, de création dont il est question dans le plan de la Ministre. À la Passerelle de Gap les Excentrés, scènes itinérantes qui investissent jusqu’aux villages les plus reculés, existent depuis 20 ans. L’école du spectateur, le dispositif « Curieux de nature », le festival « Tous dehors, enfin ! » sont autant d’outils que la scène nationale perfectionne chaque année pour aller vers les populations éloignées, malgré les diminutions des financements. Et tous les établissements nationaux font de même : la Garance a ses « Nomades », le Ballet Preljocaj ses « Guid », les FRAC multiplient les expos hors les murs, les prêts d’œuvres aux musées et galeries… Le Merlan, avec ses 10 artistes en résidence, tisse des liens serrés entre artistes et territoire, et s’attache même à y réfléchir. L’Orchestre National de Montpellier, qui n’a pas grand chose à envier aux orchestres parisiens, sinon leurs financements, se produit partout en grandes et petites formes. Et tous mènent des actions de médiation en milieu scolaire, fomentent des rencontres avec les spectateurs, des temps d’échanges et de fête, travaillent sur les publics dits « empêchés », ceux qui ne peuvent se rendre au spectacle car ils sont en prison, à l’hôpital ou invalides. Ils le font avec des artistes en résidence qui intègrent le public à leur démarche de création, et la partagent. Et les collectivités ne sont pas en reste : lorsqu’elles sont opérateurs, elles imaginent des Scènes de Bistrot, ou des In situ qui en Occitanie exposent des commandes contemporaines dans des lieux patrimoniaux, pour que chacun y accède.

Rétablir la confiance

Faut-il en faire davantage ? Sans doute, toujours, et les scènes nationales itinérantes qui s’inventent actuellement à Chaillol ou à Sault, les Micro folies, relèvent des mesures nouvelles bienvenues. Mais les tournées des établissements Nationaux parisiens, de la Joconde et autres chefs-d’œuvre des musées parisiens, qui sont terriblement onéreuses et grèveront les budgets décentralisés du Ministère, relèvent pour les acteurs acharnés de la décentralisation, en province, d’un véritable camouflet.

Extrait du communiqué de l’Association des Centres Dramatiques Nationaux :

« Une fois encore les « déserts culturels », les « zones blanches » sont regardées d’un point de vue surplombant et aérien. Quant à nos établissements, chevilles ouvrières de la structuration d’une véritable politique culturelle décentralisée sur le territoire, ils sont une nouvelle fois laissés sans perspectives et sans considération. Comment est-il possible, en partant d’un état des lieux aussi lucide, de répondre par encore davantage de centralisme ? Demander aux établissements nationaux parisiens de rayonner davantage dans nos campagnes et autres « zones blanches », en diffusant leurs productions sur ces territoires, relève au mieux d’une méconnaissance totale de la situation, au pire d’une irresponsabilité politique et d’un mépris pour l’ensemble des acteurs culturels. La décentralisation, c’est-à-dire la présence en région d’institutions d’envergure nationale, productrices d’œuvres à rayonnement national, est à l’œuvre depuis soixante-dix ans. N’aurait-il pas été plus intelligent et efficace de s’appuyer sur cette expertise ; plus glorieux, d’agir hautement pour que l’État redonne du souffle à cette politique d’ensemencement local et de coaction avec les collectivités territoriales et les opérateurs locaux ? »

Ce mépris n’est pas nouveau, et on se souvient des déclarations en juillet 2017 de Régine Hatchondo, directrice de la création artistique au Ministère, face aux directeurs de Centres Dramatiques Nationaux : « Quand vous me parlez d’argent, vous ne me faites pas rêver… Votre modèle économique est à bout de souffle… Heureusement, j’ai autre chose que vous dans ma vie ». Outrée à juste titre, l’ACDN avait réclamé sa démission. Françoise Nyssen, à la suite sans doute du communiqué des Centres dramatiques, vient de se séparer de la directrice, partie vers ARTE, signifiant peut être ainsi que le mépris et la méconnaissance allaient cesser.

On le souhaite : il serait vraiment dommage que le constat de l’inégalité territoriale, et de la nécessité de remettre en route la décentralisation, reste lettre morte à cause de la maladresse des mesures mises en œuvre.

AGNÈS FRESCHEL
Mai 2018