Entretien avec Jean-François Chougnet, nouveau président du MuCEM

Jean-François Chougnet dirige dorénavant le MuCEM

Entretien avec Jean-François Chougnet, nouveau président du MuCEM - Zibeline

Le MuCEM et la ville

Zibeline : Vous avez été nommé Président du MuCEM. Cette volonté de rester à Marseille s’inscrit-elle dans la continuité de MP2013 ?

Jean-François Chougnet : Dans la continuité géographique en tous les cas, mais c’est une logique de développement de musée qui est différente.

Le rapport avec la ville n’a pas été facile, mais vous avez voulu rester ici.

Mon travail en 2013 n’était pas évident, mais je n’ai pas gardé l’idée d’un enfer, plutôt un attachement sentimental. La réaction au quart de tour du public, y compris ses critiques, a été une véritable compensation aux difficultés et aux tensions éprouvées durant la préparation. Cela a porté l’équipe, cette attention, cette attente.

C’est aussi un territoire politiquement difficile, avec la montée du Front national, des dysfonctionnements récurrents… Vous êtes prêt à les affronter à nouveau ?

J’ai suivi avec intérêt les avancées de la Métropole… on ne pourra sans doute rien résoudre, au niveau des transports par exemple, sans un schéma régional. Il n’y pas d’autre solution que l’idée métropolitaine, pour penser les activités culturelles également. La dispersion des efforts est une marque de ce territoire, beaucoup d’initiatives ont du mal à vivre à cause de difficultés financières dues à cette dispersion. Le MuCEM là-dedans a une situation un peu bizarre, c’est le produit combiné d’Euroméditerranée et d’une décision ministérielle de délocalisation d’un musée parisien. Il faut aujourd’hui rendre cet équipement cohérent dans ce territoire. Il a été d’emblée adopté par le public, mais que fait-on de l’esplanade du J4 par exemple ? De la notion de Cité culturelle défendue par Thierry Fabre qui va bien au delà de la logique muséale ? Quel type d’orientation donner à l’auditorium et comment l’insérer dans «la vie culturelle marseillaise» pour prendre une expression bien rétro ? Le public est arrivé très vite sur le site mais de nouvelles habitudes doivent être créées, sur les sujets plus difficiles…

La politique volontariste paye déjà sur les conférences, moins sur les concerts ou le cinéma, ce qui correspond aux habitudes de la ville… Beaucoup de touristes passent, mais lorsque le MuCEM organise une soirée de chansons populaires méditerranéennes il ne se trouve personne pour chanter en Arabe… Comment allez-vous remédier à cela, avez-vous l’intention de travailler sur ce qu’on appelle le «non-public» marseillais ?

Ce travail a déjà commencé… mais ces choses là sont très complexes. Cet été l’exposition Volubilis, qui était trilingue, a attiré des Marocains, vivant ou non à Marseille, qui regardaient l’exposition différemment. Ce n’est peut-être pas par la conférence ou le spectacle, ni en faisant du hip hop, qu’on attire les publics des quartiers nord. Il ne faut pas baisser le niveau d’exigence… Et puis il y a du public bourgeois très inculte, et du public populaire qui a une grande attente et exigence : lors de la conférence sur les oubliés de la Libération de Marseille, sur les troupes coloniales, il y avait des classes de lycéens, et pas du centre ville, particulièrement attentives aux archives de l’époque. Il ne faut pas faire de séances pour le non public, mais mettre beaucoup d’énergie à construire une politique, et allouer des moyens.

Les collections et les expositions

Le fonds constitutif du MuCEM est celui des arts et traditions populaires, et il n’est pas vraiment en adéquation avec ses missions, et peu utilisé dans les prochaines expositions.

C’est la vieille question du MuCEM. Précisons qu’il y a les collections du Musée des Arts et Traditions Populaires, qui puisent leurs racines dans l’ancien musée ethnologique du Trocadéro, mais aussi la collection Europe de l’ancien Musée de l’Homme, qui représente 35 000 objets de nos réserves sur 250 000 objets.
On a un pourcentage d’objets présentés inférieur à un musée des Beaux-Arts. Ce pourcentage est souvent mal compris. Notre collection est une collection d’étude, on va chercher des objets du quotidien dans un but ethnographique, ce ne sont pas des chefs-d’œuvre mais ils valent parce qu’ils sont une série. On ne va pas montrer les 250 bouillottes, mais vous verrez dans la prochaine exposition Food une collection de sonnettes de tables issues des ATP. Un artiste a trouvé ça génial et s’en est emparé…
L’autre point important à rappeler est qu’on achève juste l’arrivée, la catalographie et l’installation des réserves de ces 250 000 objets. On n’en a pas conscience parce qu’il est enterré mais le bâtiment des réserves de Corinne Vezzoni a exactement la même volumétrie que celui de Ricciotti sur le J4. Quatre semi-remorques sont arrivés toutes les semaines à La Friche pour transporter les collections… Un des enjeux du MuCEM est d’en faire comprendre l’intérêt.

Verra-t-on les collections dans les prochaines expos ?

Celle de Depardon qui vient rattraper celle prévue sur Odessa ne fait pas appel aux fonds. Mais Food est construite sur des appropriations des collections par cinq artistes. Pour l’exposition de l’année prochaine, Lieux saints partagés, qui va jusque dans le présent le plus brûlant, il y a eu un travail important de collecte dans les lieux de pèlerinage, qui vient compléter les collections.
Par ailleurs Denis Chevallier travaille sur une collecte depuis des années sur les déchets, sujet paradoxal pour un musée, mais la gestion des déchets est un des enjeux majeurs de notre temps. Le MuCEM travaille sur le temps long, l’exposition est prévue pour 2017…
Quant à la réorientation de la collecte et des acquisitions vers la Méditerranée, elle a été opérée il y a 15 ans par Michel Collardel dès les premiers conseils scientifiques. Les collections sur ces sujets là ne sont plus négligeables, et sont beaucoup plus en phase avec les projets des expositions des prochaines années.

Pourquoi à votre avis a-t-on à Marseille un musée des arts populaires ? On peut se questionner sur ce que cela dit de l’identité de la ville. Musée d’Etat, mais populaire, le beau restant à Paris. Pour ce qui est de vos goûts, qui vous portent on le sait plutôt vers l’art contemporain, sont-ils en accord avec la collecte des coiffes bretonnes ?

Il y a l’orientation d’un musée, il y a l’esprit des lieux. Mes goûts ne me porteront pas à transformer le MuCEM en musée d’art contemporain sans le dire. Il ne faut pas, ce n’est pas du tout sa vocation. Et ce n’est pas inconciliable ! Il y a beaucoup plus de parenté chez les amateurs d’art contemporain avec les spécialistes d’archéologie par exemple, ou d’art asiatique, qu’avec les spécialistes de la peinture du XVIIIe. Pour des tas de raisons, le XXe siècle est aussi un requestionnement de l’objet unique. Il y a plus de parenté entre Marcel Duchamp et la coiffe bretonne comme vous dites qu’entre Duchamp et Poussin.
Il y a eu un certain discrédit des arts et traditions populaires, lié aussi à une crise du public à Paris, dû à l’écart de 30 ans entre le projet de Georges Henri Rivière et la réalisation du musée des ATP. Un discrédit idéologique aussi, dû aussi à la nature des objets collectés, essentiellement ceux de la France rurale, malgré une réorientation tardive vers la France industrielle. La division entre Beaux-Arts et arts populaires est très européenne et aujourd’hui elle s’estompe. L’exposition Folk Art à la Tate Britain cet été en est un exemple. L’art populaire c’est presque tendance, pour employer un terme galvaudé. Le complexe d’infériorité disparaît, sans doute en raison d’un mouvement de retour aux sources par rapport à la mondialisation.
Et puis l’idée de traiter des faits de société peut être explosive, comme l’expo des Lieux saints partagés que l’on prépare, qui montre à quel point les trois monothéismes ont la même origine. C’est l’honneur du MuCEM de mettre un sujet aussi compliqué sur la table , mais la matérialisation de ces faits de société est difficile. Beaucoup plus que de concevoir un bel accrochage contemporain.

La galerie de la Méditerranée aborde déjà ce sujet-là. Il y a dans cette exposition une problématisation de l’apparition de l’idée religieuse, mais elle n’est pas forcément très lisible… Les deux expositions permanentes sont celles qui sont le plus en lien avec les collections, et les expositions temporaires ont plus de succès public, ou en tous les cas sont mieux comprises. Les expositions temporaires vont-elles se réorienter vers des relectures partielles et explicatives de la galerie permanente ?

Certainement. Cette galerie est très riche, il faut la faire évoluer, et l’articuler avec des expositions temporaires.

Le Temps des loisirs, l’autre exposition permanente, n’est pas visible pour l’heure, à cause de problèmes de conservation au Fort Saint Jean. Comment cela va-t-il évoluer ?

Pour l’instant je ne sais pas. Le Fort Saint Jean au départ n’avait pas vocation à accueillir des œuvres. Dans ce monument historique on a mis en place des vitrines climatisées pour la conservation des objets. La mise au point était plus compliquée que prévu, l’ouverture du 7 juin n’a pas eu lieu, on a pris une mesure conservatoire… On aura fin octobre un rapport qui permettra d’envisager une série de scénarios. Faut-il poursuivre dans la voie de salles muséales dans le Fort ou réorienter ces salles vers d’autres missions ? On saura cela dans peu de temps.

Le fonctionnement

Il a été évoqué dans la presse un malaise du personnel, des échelles de salaire très différentes, une difficulté à travailler. Qu’en est-il ?

Le personnel m’a remis… un questionnaire effectivement, qui n’est pas si alarmant. Il dénote des problèmes de communication interne mais on peut remédier à cela, une surcharge de travail et cela est plus inquiétant car notre effectif est bloqué. Un fort besoin de reconnaissance apparaît aussi. Le questionnaire a été rempli par plus de la moitié du personnel, anonymement. Donc il faut tenir compte de ce qu’il exprime, et mettre en place un plan d’action.
Cette maison a des missions nombreuses, de conservation, de recherche, d’exposition, de spectacle vivant… et chacun a le sentiment qu’on fait un peu de tout sans avoir d’axe partagé.
Il y a aussi la question du rapport avec ceux qui travaillent ici, avec les agents des concessionnaires et sous-traitants, la restauration, l’entretien, la sécurité, l’accueil, la librairie… Il y en a autant que de salariés du MuCEM, et lorsqu’il y a des problèmes chez eux cela ressurgit chez nous aussi. Les gens que le public rencontre ne sont pas nos salariés, c’est une réalité.

Est-ce parce que le nombre de salariés est bloqué à 125 que vous avez autant de sous-traitants ?

Pas uniquement. L’idée dans la plupart des musées français est de ne pas courir après 14 000 métiers en même temps. C’est une question de pilotage. C’est classique sur les restaurants, les musées ne le pilotent pas, pas plus que la librairie en général.

Oui mais la librairie ne pose pas de problème. La restauration, perçue comme trop chère et peu pratique, en pose un.

Oui la librairie est de l’avis général une grande réussite…

Pour ce qui est de la surchauffe du personnel, étant donné que la fréquentation du MuCEM dépasse toutes les prévisions, et persiste après son année d’ouverture, et que les recettes propres vont elles aussi largement au-delà du prévisionnel, ne serait-il pas plus raisonnable d’embaucher ?

Il faudra analyser secteur par secteur. Le secteur de la production a beaucoup souffert du grand nombre d’événements produits, du rodage du bâtiment aussi. Il y a aussi une grande charge de travail sur l’auditorium, qu’on n’avait pas anticipé… Mais l’afflux du public n’est pas géré directement par le personnel du MuCEM. Faut-il un redéploiement d’un secteur sur l’autre ? L’organigramme a été fait à partir de projections, il faut le faire évoluer.

Entretien réalisé par AGNES FRESCHEL
Octobre 2014

Photos : MuCEM, Marseille -c- ArchitectureFR et Jean-François Chougnet (c) X-D.R.

Jean-François-Chougnet-(c)-X-D.R