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Josette Pisani évoque les risques qui pèsent sur Marseille Objectif danse

J’ai l’amour de la danse chevillé au corps

Josette Pisani évoque les risques qui pèsent sur Marseille Objectif danse - Zibeline

Josette Pisani lance le Coup d’envoi de la saison de Marseille Objectif Danse, structure historique en grand danger de disparaître.

Zibeline : Vous avez formé plusieurs générations de spectateurs de danse et nous avez appris à regarder différemment. Comment qualifieriez-vous cette différence ?

Josette Pisani : M.O.D. est né en 1987, de l’idée qu’on avait besoin d’un lieu de travail pour accueillir et produire les artistes, et les faire passer sur les plateaux de la ville. Notre spécificité depuis toujours ? La nature de la programmation, qui n’obéit pas à des thèmes et ne favorise pas forcément l’émergence, mais se fonde sur l’intérêt que nous trouvons à des œuvres et à leur radicalité. Les artistes que nous programmons travaillent tous sur le renouvellement des enjeux de la danse au plateau. Ils sont tous singuliers, mais chacun d’eux développe une pensée de la danse au plateau. Pas un discours sur la danse, une vraie pensée. Pas des petits paquets cadeaux léchés qui parleraient un peu de la violence et de la domination par moments. Non, des créations au plateau qui sont fondées sur une pensée spécifique de la danse, celle qui a trait à cela : le mouvement, le temps, le corps individuel et le corps politique, la mémoire, la présence.

Vous parlez de radicalité…

Oui, pour notre Coup d’envoi on a fait venir Marco Berrettini qui a fait scandale en 2004 au Festival d’Automne de Paris avec No paraderan où ses danseurs buvaient vraiment sur scène. Depuis il a eu un vrai passage à vide , nous on le programme depuis 1991 et on continue… Maintenant il est à nouveau demandé partout ! Pour Olga Mesa c’est pareil, elle aussi on la programme régulièrement depuis 2003, alors qu’elle n’avait pas encore fait scandale au Théâtre de la Ville en 2005 en se filmant nue dans la rue…

Ce n’est pas le scandale qui m’intéresse –Martine Pisani que nous programmons en décembre ne fait pas scandale-, c’est le fait d’aller au bout sans concessions : elle par exemple fait des spectacles plein feux, plateau nu, sans artifices, sans vidéo. Elle continue d’explorer les motifs de sa danse dépouillée, le mouvement de ses interprètes et ce qu’il déclenche. Tous ces artistes que nous programmons, personne ne les ferait venir à Marseille si nous n’étions pas là. Jérôme Bel y est venu pour la première fois avec nous, Odile Duboc

Mais aujourd’hui justement il y a de la danse partout, Jérôme Bel passe à actOral, Boris Charmatz au MuCEM ?

En collaboration avec nous d’ailleurs. Je crois à la nécessité d’une programmation régulière et spécifique de danse hors festival. Dans les festivals on n’a pas le temps de tout voir, on enchaîne, on oublie, on n’est pas assez longtemps face à l’œuvre. Je veux maintenir cette programmation trimestrielle parce qu’on a besoin de la danse régulièrement pour former le regard des spectateurs.

Mais vos financements, qui n’ont jamais été flamboyants, baissent énormément. Pensez-vous que l’on veuille se débarrasser de M.O .D. ?

Je ne sais pas. La Ville de Marseille affirme que non, la Région dit qu’ils ont besoin de mon expertise… Mais depuis 2015 ils ont tous baissé : la Ville par 3 fois, le Département de 20%, et mon dossier de subvention 2018 auprès de la Région n’a tout simplement pas été traité, après une baisse en 2017… Je travaille seule avec une administratrice 2 jours par semaine, pour limiter les coûts et pouvoir continuer à programmer. Je fais la com, la presse, la prod… Oui on dirait bien qu’ils veulent se débarrasser de M.O.D.

L’esprit du temps est à ce qu’on appelle la mutualisation. Est-cela qu’ils veulent dire avec « l’utilité de votre expertise », à mettre au service d’autres peut-être ?

Ça suffit les fusions. Regardez ! On fusionne La Minoterie et Lenche, Le Gyptis et La Friche, les Bernardines et le Gymnase… Résultat : on perd de la variété artistique pour des programmations au mieux moins singulières, et au pire c’est la fermeture d’un lieu de spectacle. Il faut que les financeurs comprennent cela, qui est tout bête : à force d’assécher les rivières qui alimentent les fleuves il n’y aura plus d’eau dans les fleuves ! On a besoin dans ces métiers de diversité d’échelle et d’esthétiques, et je veux garder mes moyens de production. J’ai l’amour de la danse chevillé au corps, je ne veux pas que cette danse là disparaisse des scènes marseillaises.

Entretien réalisé par AGNÈS FRESCHEL
Octobre 2018

Photo : Olga Mesa c X-D.R.