Pourquoi les artistes et techniciens du spectacle et de l’audiovisuel ne sont pas des parasites

Intermittence : pour en finir avec les mensonges

Pourquoi les artistes et techniciens du spectacle et de l’audiovisuel ne sont pas des parasites - Zibeline

Peu à peu l’idée que le régime des intermittents est un privilège s’est immiscée et installée. Les intermittents creuseraient le déficit de l’UNEDIC, ne devraient pas être pris en charge par les cotisations sociales… Ce régime serait une compensation à la faiblesse des subventions culturelles, un moyen de faire peser sur les travailleurs cotisants ce qui ne relève pas de leur charge… bref un abus.

Les artistes et techniciens soumis au régime de l’intermittence répondent aujourd’hui fermement, et intelligemment : à Avignon ils menacent de l’annulation des festivals, ce qui génèrerait une catastrophe économique. Leur but ? montrer que les artistes et techniciens du spectacle et de l’audiovisuel ne sont pas des parasites… mais des éléments essentiels de la vie (économique). Pour trois raisons :

  1. La vie culturelle nous est nécessaire, et dans ces métiers-là l’intermittence est structurelle. Les contrats sont courts, dépendent des œuvres montées, des festivals et des saisons, des projets. Ces métiers ne relèvent pas de CDD «temporaires» : les carrières des intermittents se font au coup par coup par nature. Et si certains secteurs de l’audiovisuel (souvent public !) abusent du régime en employant des «permittents» pour des émissions régulières, il ne s’agit pas pour autant de supprimer le régime.
  2. La solidarité interprofessionnelle est un principe de notre société ; de plus, le secteur culturel dans son ensemble (intermittents et salariés) est largement bénéficiaire en termes de cotisations sociales (en particulier au niveau de la retraite : les artistes y partent souvent très tard, et font partie des catégories socioprofessionnelles à durée de vie fortement écourtée…). La culture rapporte, et les liens entre vie culturelle développée et territoire florissant ne sont plus à prouver ; s’attaquer au secteur de la culture est dangereux pour le développement économique, même Laurence Parisot en a conscience, qui aujourd’hui défend le régime des intermittents. Les diminutions de subvention de ces dernières années ont fait reculer le secteur de 3.7% du PIB à 3.2 % en trois ans. Une catastrophe économique, qui dénie le fait que le secteur pèse aujourd’hui encore sept fois plus lourd que l’automobile. Les «cultureux» ne sont pas des parasites, et ni leurs conditions de travail (qui les amènent à mourir jeunes) ni leurs revenus (inégalitaires mais globalement en dessous des autres secteurs d’activités) ne sont enviables.
  3. Le trou évoqué d’un milliard est un bizarre traficotage de chiffres. Depuis quand comptabilise-t-on, pour montrer qu’un secteur est déficitaire, les seules cotisations de ses chômeurs ? Pourquoi omettre de ce calcul les cotisations des permanents de la culture, qui ne pourraient vivre sans eux ? Même si on se soumet à cette règle absurde, il est vrai que les 250 000 intermittents cotisent pour 200 000 millions et reçoivent 1.2 milliard d’indemnités. Coûtent-ils pour autant 1 milliard ? S’ils étaient alignés sur le régime général, ils cotiseraient moins (les intermittents sur-cotisent, presque du double, à chaque contrat) et seraient nettement plus nombreux à être indemnisés (seuls 100 000 intermittents sont indemnisés sur les 250 000 cotisants : nombre d’entre-eux atteignent les plafonds et ne perçoivent rien, et d’autres cotisent sans parvenir au seuil indemnisable). Un alignement sur le régime général permettrait donc d’économiser, selon l’UNEDIC, «seulement» 320 millions par an. Et cela sans compter qu’il faudrait verser les minimas sociaux à nombre de ceux qui ne franchiraient pas les nouveaux seuils…

L’alignement serait vraisemblablement, en ces années de baisse des budgets de la culture, une opération blanche. Et, si la croissance revient, un manque à gagner par le massacre sur le long terme de professions extrêmement qualifiées.

L’attaque du régime des intermittents est donc idéologique. Dictée par la volonté de contrôler la pensée ? De rationnaliser le bouillonnement artistique ? Peut-être. En tous les cas la suppression de ce régime serait contre-productive. Parce qu’elle risquerait paradoxalement de coûter à l’UNEDIC, et serait une catastrophe pour l’avenir culturel et économique de notre pays.

AGNÈS FRESCHEL
Mars 2014

Avignon sur le pied de guerre !

Alors que le président du Medef Pierre Gattaz propose la suppression du régime spécifique des intermittents, le 25 février, une trentaine d’intermittents et précaires avignonnais du «Collectif du 25» et de Sud Culture 84, noyau dur de la mobilisation de 2003, a investi les locaux de Pôle Emploi. Une occupation hautement symbolique dans la ville du «plus grand théâtre du monde» où son annulation, il y a 11 ans, a laissé des traces profondes… et causé un désastre économique conséquent. «On est sur le pied de guerre ! On sait que la mobilisation est capitale, plus il y aura d’actions en France, plus on pourra peser sur le rapport de force.» assure Guigou Chenevier, l’un des représentants du Collectif. Parmi leurs revendications issues du comité de suivi : le retour à une annexe unique, la prise en compte des pratiques artistiques dans les établissements d’enseignement pour le calcul des droits et un plafond du cumul salaires/indemnités. Un rendez-vous avec le directeur du In, Olivier Py, serait sollicité pour parer au pire… à moins que l’histoire ne doive se répéter ! La Maire UMP d’Avignon, Marie José Roig, a écrit le 12 mars au «patron des patrons» de ne pas provoquer une nouvelle annulation du Festival…

DELPHINE MICHELANGELI
Mars 2014

Photo : ©-DE.M.