Pedro Lima nous parle des habitants de Lascaux et Cosquer... oubliés des célébrations MP2013

Il y a 20 000 ans…

Pedro Lima nous parle des habitants de Lascaux et Cosquer... oubliés des célébrations MP2013 - Zibeline

Les métamorphoses de Lascaux est un ouvrage passionnant, et tout à fait abordable ! Zibeline a demandé à son auteur, Pedro Lima, de lui parler des habitants de Lascaux, et Cosquer…

 

Les hommes du paléolithique ont tout inventé des techniques picturales actuelles. Mieux : ils furent aussi chimistes, astronomes et même… soucieux d’écologie avant l’heure ! L’oubli de ces génies, inventeurs de la première culture européenne, dans les célébrations de MP2013, est regrettable !

Il y a 20 000 ans, des tribus d’Homo sapiens, installées dans des abris sous-roches situés au pied des falaises qui bordent la rivière Vézère, dans l’actuelle Dordogne, ont orné de magnifiques peintures les parois d’une caverne aux dimensions harmonieuses, baptisée Lascaux lors de sa redécouverte en 1940 par quatre adolescents périgourdins, en pleine tourmente mondiale. Depuis 70 ans, les scientifiques ne cessent de s’émerveiller, et avec eux tous ceux qui ont eu accès à la cavité ou l’admirent à travers ses reproductions (photographies, films, fac-similés), face au génie de ces maîtres de la préhistoire, lors de la période appelée Solutréo-magdalénien. Gravure, peinture, représentation du mouvement et de la perspective, ces peintres et dessinateurs avaient tout inventé des techniques picturales qui sont, aujourd’hui encore, enseignées dans les écoles des beaux-arts. Un savoir-faire magistral, qu’ils ont également appliqué dans la grotte Cosquer décorée il y a 27 000 ans. Pour exemple les membres de certains animaux, aurochs ou chevaux, sont représentés en exploitant la technique de l’anamorphose, volontairement déformés lorsqu’ils sont vus de face pour retrouver leurs justes proportions lorsqu’on les regarde du centre de la salle. Autre «truc» employé à Lascaux par les créateurs préhistoriques : l’emploi du flou pour figurer l’arrière-plan d’un animal peint, alors que les parties du corps situées, dans la réalité, plus près de l’observateur, conservent leur netteté… Le peintre paléolithique savait donc retranscrire ce que son œil percevait… comme le mimera également, 20 000 ans plus tard, le support photographique. Quant à la stupéfiante représentation du mouvement animal sur les parois par juxtaposition ou superposition d’images successives (membres, têtes, cous dans des positions différentes), elle a fait l’objet d’une théorie remarquable, et un ouvrage préfacé par Bertrand Tavernier, qui réconcilie artistes contemporains et pré-cinéastes de l’âge de pierre… qui avaient même inventé un ancêtre de la caméra, sous la forme d’un disque de pierre sculpté sur ses deux faces générant l’illusion du mouvement grâce au phénomène neurobiologique de persistance rétinienne.

Ce savoir-faire, permettant aux artistes de représenter magistralement des animaux comme bondissant sur la paroi, nous apparait d’autant plus extraordinaire que le support sur lequel ils travaillaient, une paroi rocheuse, était la plupart du temps sinueuse, aux reliefs très tourmentés… et mal éclairée. «Nous n’avons rien inventé», a ainsi pu déclarer le maître andalou Pablo Picasso lors de sa visite, dans les années 1940, dans le sanctuaire paléolithique périgourdin. Les chefs-d’œuvres de Lascaux, aujourd’hui protégés derrière une lourde porte de bronze, sont transmis au grand public grâce à des versions successives, et de plus en plus perfectionnées, de fac-similés faisant appel à la sensibilité d’artistes contemporains aidés de techniques de pointe (3D, fraisage numérique…). La récente exposition Lascaux, présentée à Bordeaux, a ainsi attiré plus de 100 000 visiteurs en trois mois. De quoi raviver les regrets face à l’absence, sur le territoire marseillais à l’occasion de la Capitale européenne de la Culture, d’une restitution de la grotte sous-marine Cosquer, menacée, de plus, par la lente montée des eaux. Ce qui aurait constitué un hommage mérité à ces hommes, inventeurs de la première culture européenne.

Résolument modernes !

En réalité, les Paléolithiques furent les premiers modernes. Ainsi, les tribus de chasseurs-cueilleurs qui ont occupé le continent européen au cours de longues migrations, de l’Oural à l’Atlantique, entre -40 000 et -10 000 ans, furent certainement les premiers hommes à posséder une connaissance intime de leur milieu naturel, fait de toundras sèches et froides, au point d’y puiser les ressources nécessaires à leur survie et à la permanence de pratiques sociales élaborées, avec un mode d’exploitation que l’on pourrait qualifier de raisonné.

Exemple avec le prélèvement de faune, essentiellement du renne et des mammifères herbivores, qui a conduit les tribus d’Homo sapiens, descendantes de nomades venus de l’est de l’Europe et précédemment d’Afrique, à suivre le gibier au cours de ses migrations saisonnières. Cette chasse itinérante obligeait les hommes à disposer de systèmes de mesure du temps, leur permettant d’anticiper les changements de saisons annonciateurs des déplacements animaux, fonction vraisemblablement remplie par des plaquettes de taille réduite, gravées et sculptées de nombreuses encoches et cupules, certainement marqueurs de phases lunaires et de décomptes diurnes, correspondant à nos calendriers modernes.

Une fois l’animal chassé, l’ensemble de son anatomie était exploitée, pour des utilisations très variées : viande bien sûr, mais aussi cordages (tendons), vêtements (peaux), instruments de musique (os), parures (dents et vertèbres), éclairage et liant pictural (graisse), pinceaux (poils)… Quant aux artistes, ils avaient également inventé les premiers rudiments de la chimie minéralogique, puisqu’ils étaient capables, par une cuisson contrôlée des pigments d’ocre prélevés au sol, d’en faire virer la teinte originale, obtenant par exemple des violets ou des rouges à partir de jaunes, comme le font encore aujourd’hui les ocriers provençaux dans leurs fours.

Inventeurs d’une culture homogène millénaire, qui fut la première à tout l’échelon européen, parfaitement adaptés à un milieu dont ils connaissaient la moindre ressource, les nomades du paléolithique supérieur nous rappellent que l’humanité actuelle s’est construite sur la base de migrations incessantes et complexes. Une leçon  brûlante, alors que des frontières ne cessent de s’ériger, sur les terres et dans les esprits.

PEDRO LIMA

Février 2013

À lire

Les métamorphoses de Lascaux

l’atelier des artistes de la préhistoire à nos jours

Pedro Lima (textes) et Philippe Psaïla (photographies)

Synops, 27,90 €

www.synops-editions.fr

 

L’Europe de la culture est née il y a 36 000 ans

Pedro Lima

La revue des deux mondes, avril 2012

 

La préhistoire du cinéma, Origines paléolithiques de la narration graphique et du cinématographe

Marc Azéma, préface de Bertrand Tavernier

Errances, 2011