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Disparition de Wladyslaw Znorko

Hommages

Disparition de Wladyslaw Znorko - Zibeline

 

Wladyslaw Znorko a quitté sa Gare Franche au moment où Jérôme Savary et Hugo Chavez s’en allaient eux aussi. Belle compagnie… Quelques hommages recueillis.


Aurélie Filippetti :

Wladyslaw Znorko vient de nous quitter à Marseille, le 5 mars.

Il avait un peu plus de vingt ans quand, en 1981, Wladyslaw Znorko avait fondé à Lyon sa compagnie théâtrale, le «Cosmos Kolej», c’est-à-dire «la découverte de l’univers». Cette découverte poétique était son programme, son ambition, la raison d’être de ses spectacles. Entre Saône et Rhône, il donnera figure à ses songes en se produisant dans la rue, dans les gares et dans bien d’autres lieux de passage. Son inspiration l’avait mené ensuite jusqu’en Irlande, où il était demeuré 7 ans.

Après bien des pérégrinations, ce grand voyageur avait enfin trouvé un port d’attache pour sa compagnie. Il s’était installé à Marseille, dans ces quartiers nord qui, par certains aspects, lui rappelaient les décors de son enfance à Roubaix…

C’est là qu’il avait ouvert la «Gare Franche», une maison, un jardin et une usine désaffectée qui constituent un formidable espace de rencontre et un lieu unique pour monter des spectacles d’une poésie à nulle autre pareille.

Wladyslaw Znorko était à la recherche du spectacle total et, comme tout poète, il voulait aussi par ses créations changer la vie. Sa Gare Franche restera l’un de ces lieux rares où les rêves deviennent réalité.

 

Les Cosmonautes et tous leurs amis :

Ce matin, avant le point du jour, dans la Gare Franche apaisée, Kino a aboyé…

Le silence s’est suspendu dans la maison qui penche.

Le visage paisible et doux, Wladyslaw Znorko, se tient là, assoupi.

De la fenêtre du grenier, on voit le poulailler grand ouvert…

Coq et oies se pavanent dans les jardins.
Aujourd’hui, le ciel s’est fait gris et le mistral, tempête.

Les Cosmonautes ont la mine sombre, leur capitaine les a quittés…

Sans doute pour quelque tunnel labyrinthique, là-bas du côté du Rove…

À moins que, tout occupé d’un Spoutnik,

Il ne soit resté cette nuit à l’heure des étoiles

 

Pierre Sauvegeot, directeur de Lieux Publics, nous a fait part de son hommage :

Good bye Mister Z.

Pour parler de Wladyslaw Znorko, un seul mot pourrait suffire : artiste. Pas un de ces artistes juste dépositaire d’un savoir-faire. Pas un de ces artistes habile à se diriger dans l’air du temps. Pas un artiste juste aux heures ouvrables. Mais un artiste, au sens le plus plein du terme, un artiste du jour et de la nuit, du sérieux et du drôle, du vrai et du faux, rare.

Avec lui, impossible de démêler la fiction de la réalité. Chaque acte de la vie quotidienne est raconté comme une péripétie d’un scénario, comme un coup de théâtre, chaque causerie banale avec une personne croisée au hasard se transforme en dialogue ciselé, en joute poétique, chaque nuage qui traverse le ciel est chargé de la mémoire du monde.

Fascinant, drôle, émouvant, et aussi épuisant, ne sortant jamais de son personnage d’artiste, puisque ce n’était pas un personnage mais une personnalité. Essentiel donc, car nous rappelant sans cesse qu’être artiste n’est pas affaire de statut social, de reconnaissance institutionnelle ou de succès médiatique, mais une évidence intime, juste une nécessité.

Nous avions emmené Wladyslaw lors de nos Missions-repérages, ces rencontres entre élus et artistes pour une approche sensible de la ville. A Roubaix, sa ville natale, il avait pu passer 2 jours avec le maire, René Van Dierendonck. Celui-ci s’était armé de sa science sociologique et urbanistique pour nous faire partager le futur de sa ville. Mais avait été désarmé devant le train électrique Hornby HO que Wladyslaw lui avait offert, témoignage de l’enfant d’ouvrier qui avait tant aimé et détesté la ville de son enfance.

Certains ont ouvert des théâtres, d’autres ont créé des festivals. Wladyslaw a créé une «gare franche», un refuge en plein cœur des quartiers Nord, un lieu défiant toutes les catégories : théâtre et potager, basse-cour et action culturelle, répétitions et libations. Un lieu qui lui ressemble, pas d’art qui n’ait les pieds ancrés dans le quotidien, pas de quotidien qui ne soit chargé d’art.

Il y a maintenant 10 ans, j’avais invité Wladyslaw à notre Remue-méninges en Corse. Un moment un peu suspendu où cinq artistes viennent partager avec nous cinq ébauches de création. Wladyslaw nous parlait du Koursk, du naufrage de son monde slave, du bus-sous-marin qu’il imaginait comme décor. Mais surtout, il nous parlait tous les jours du «village des morts» que nous avions traversé. Effectivement, avant d’atteindre Pigna, village de la Balagne corse épicentre de notre remue-méninges, la route passait à travers un regroupement de nécropoles, un vingtaine de caveaux funéraires, dessinés, ornés, décorés. Depuis ce jour-là, il était intarissable sur ce que se passait (probablement) dans cette ville-fantôme, sur cette civilisation qui avait créé des villages-cimetières. Puisant sans cesse dans des récits d’enfance, trop nombreux pour être honnêtes, il savait plus que quiconque faire ressentir l’omniprésence souterraine des humains qui nous ont précédés pour conduire notre propre vie.

Wladyslaw Znorko était un artiste. Et voilà qu’en corrigeant cet hommage, mon traitement de texte me propose de changer Znorko (mot absent du dictionnaire) en Zorro. Ça l’aurait fait bien rire.

Pierre Sauvageot est compositeur, directeur du centre national de création Lieux publics.