L’affaire Guetta, l’arbre qui cache une forêt enchevêtrée…

Guetta 4, Dujardin 2

L’affaire Guetta, l’arbre qui cache une forêt enchevêtrée… - Zibeline

Ce qui est en quelques semaines devenu l’affaire Guetta pourrait être un révélateur, si ce n’était l’arbre qui cache une forêt enchevêtrée…

Que reproche-t-on aux 400 000 € que la Ville de Marseille veut allouer à un «grand événement populaire» qui manque à la capitale culturelle ? D’être payant malgré l’argent public ? Les places pour le concert de Guetta seront moins chères qu’à l’Opéra, et qu’au Stade Vélodrome. D’être alloué à une star aux cachets astronomiques ? Celles du cinéma français n’ont rien à envier à David Guetta, et Möbius avec Jean Dujardin a bénéficié de 200 000 € de la Région, pour que le tournage se déroule en PACA. L’argent que les collectivités allouent à la culture sert souvent, indirectement, à payer certains cachets mirobolants de stars. Parce qu’elles rapportent et qu’il faut aujourd’hui que les investissements culturels induisent un bénéfice potentiel. Que les tournages ou les concerts remplissent les hôtels, fassent marcher l’industrie du tourisme et l’artisanat, produisent des emplois et du chiffre d’affaire dans les entreprises d’un territoire.
Or la culture n’a pas à être un facteur de développement économique. Les entreprises attendent un retour sur investissement, et cela s’entend ; mais que les collectivités se prennent à ce jeu-là est nettement plus contestable : l’objectif de la culture c’est la création artistique, sa diffusion, la préservation et la mise en lumière des patrimoines et de la pensée. De même que l’objectif de l’Éducation nationale est d’éduquer, et de la santé publique de soigner, pas de rentabiliser les hôpitaux.
Dans ces services publics la cohabitation avec des systèmes privés crée des déséquilibres qui ont souvent été décrits. Dans le secteur culturel la cohabitation a pris ces dernières années des habitudes libérales, sur fond de crise. Ainsi l’État demande aux théâtres et aux musées un pourcentage de recettes propres qui les oblige à louer leurs espaces à des événements privés. Ce sera le cas, à Marseille, du MuCEM ou du FRAC. On invente des Délégations de Service Public, ou des Partenariats Public Privé, demandant à des prestataires privés de programmer sans perspective de l’intérêt général. Sans avoir en tête la qualité culturelle, mais la rentabilité.
Aujourd’hui les théâtres, les festivals, n’hésitent plus à se payer des stars relatives. Car si la star Guetta fait scandale, c’est simplement parce qu’elle est un peu grosse : les petites stars sont déjà rentables, remplissent les salles de théâtre et de concert, qui sont aujourd’hui sommées de dégager une part importante de recettes propres.
L’idée d’un marketing culturel fait ainsi son chemin, parce qu’il faut attirer le public. A donc de la valeur ce qui plaît. Pour en sortir il faut réaffirmer que l’œuvre artistique a certes une valeur, mais qu’on ne peut sûrement pas l’évaluer par les recettes qu’elle dégage. Les critères d’attribution des subsides publics doivent rester esthétiques, et se fonder sur la complexité d’un langage, la patiente virtuosité de sa mise en œuvre, et la trace symbolique et émotionnelle qu’elle laisse en nous.

AGNÈS FRESCHEL
Mars 2013