Peut-on envisager de construire une programmation artistique sans les artistes ?

Gros opérateurs et petits artistes

Peut-on envisager de construire une programmation artistique sans les artistes ? - Zibeline

Le budget culture de la région PACA, le projet Marseille 2018, le procès intenté nationalement par les syndicats d’artistes aux Centres Dramatiques Nationaux, les difficultés d’un lieu culturel comme Montévidéo… tout semble opposer aujourd’hui les « gros opérateurs culturels » et les artistes des territoires. Mais les gros opérateurs ne sont-ils pas eux aussi victimes des restrictions budgétaires et des exigences de résultats ?

Les CDN assignés

Les syndicats d’artistes et techniciens du spectacle, c’est-à-dire la CGT, la CFDT et FO, assignent 15 Centres Dramatiques Nationaux pour non respect du « volume d’emploi des artistes interprètes » dans leurs établissements. Nice, Marseille et Montpellier sont tous trois concernés. Effectivement l’Accord signé par l’État et la profession en 2003 est clair : 42,5% du budget d’un CDN doit être consacré au budget artistique, dont deux tiers aux productions et coproductions majoritaires. Et « la masse salariale que chaque centre dramatique national doit consacrer aux artistes interprètes employés à des activités de plateau, à l’exclusion du directeur, doit représenter au minimum 40% du budget artistique ». Soit seulement 17% du budget global.

Or les Centres Dramatiques en sont loin, certains de beaucoup. Mais leurs directeurs soutenus par le SYNDEAC (Syndicat national des Entreprises artistiques et Culturelles) font valoir que ce pourcentage, étant donné leurs baisses de ressources et l’augmentation de leurs charges depuis 2003, est devenu intenable. « Les Centres dramatiques nationaux et le SYNDEAC tentent depuis longtemps de concilier les contradictions manifestes entre les cahiers des charges, l’érosion constante des moyens publics attribués, et les indicateurs de l’emploi issus de cet accord ». Ce sont 8 millions d’€ que les syndicats d’artistes réclament, et 10 000€ d’astreinte par jour. Ils en ont, légalement, le droit.

Cette situation est emblématique de la fracture à l’œuvre dans le monde culturel. La décentralisation qui a permis depuis un demi-siècle de démocratiser l’accès du public aux œuvres, en particulier en régions, est mise à mal par la baisse des moyens et les structures labellisées font souvent comme elles peuvent, au détriment de la part consacrée à leur budget artistique, et en particulier à l’emploi des artistes. Ceux-ci voient depuis des années leurs contrats se raréfier, et leur niveau de vie fondre comme neige au four micro-onde. L’État et les collectivités s’avèrent incapables de financer le service public de la culture, dont ils ont fixé les lois et qu’ils participent à gérer : il faudrait pour cela augmenter massivement les budgets alloués aux équipements culturels de province, afin que ceux-ci puissent cesser de dépenser l’essentiel de leurs budgets dans leurs charges de fonctionnement interne.

Budget régional pour les gros

christian-estrosi-voeux-a-la-presse-2017-c-jean-pierre-garufi-3En région Provence-Alpes-Côte d’Azur, Christian Estrosi annonce, et fait voter, une augmentation sensible du budget de la Culture : 9% en plus ce qui, en des temps où la plupart des Villes et des Départements baissent les leurs, représente un effort louable. Mais le risque d’accroitre le déséquilibre entre les lieux et compagnies indépendantes d’un côté, et ce qu’il nomme lui-même « les gros opérateurs », est réel.

En effet, en dehors des Centres Dramatiques Nationaux aucun établissement ou festival labellisé n’est contraint à un pourcentage d’emploi artistique. Les gros opérateurs de la Région sont nommés dans le budget 2017 : il s’agit des Festival d’Aix, de Cannes et d’Avignon, des Rencontres de la photographie d’Arles, ainsi que des « acteurs culturels actifs à l’échelle mondiale et européenne ». Il est proposé par la Région « d’accroître le soutien » afin « d’optimiser leurs retombées pour le territoire. » Christian Estrosi répond, lorsqu’on lui demande si ce soutien fléché ne risque pas de déséquilibrer un territoire culturel historiquement construit par l’initiative individuelle d’artistes indépendants, que son programme culturel « n’est pas un menu, c’est à la carte. À côté des gros opérateurs il y a des dizaines d’aides apportées à telle ou telle association, qui s’élèvent de 5000 euros à 120 000 euros parfois. Nous sommes très attachés à ceux qui sont les porteurs d’un héritage, et il n’est pas question que les gros opérateurs soient aidés contre eux, mais bien pour les soutenir. »

Si l’intention est claire, il n’est pourtant pas certain que cette augmentation des gros opérateurs profite aux artistes locaux. Les lieux institutionnel ont une gestion souvent vertueuse mais mise à mal par la diminution des subventions locales, et par un centralisme d’État qui affecte un pourcentage démesuré à la vie culturelle de la capitale…

Les indépendants évacués

Que reste-t-il à la vie artistique non institutionnelle ? L’État demande aux compagnies, pour les subventionner régulièrement, de justifier d’un certain nombre de « dates » de programmation. Or les institutions produisent de moins en moins les compagnies indépendantes : ils font tourner leurs productions entre eux, et les compagnies se rabattent vers les lieux indépendants qui les accueillent à des prix dérisoires, parfois à la recette, leur offrant souvent des résidences qui diminuent les coûts mais ne les couvrent pas. Ils tournent de moins en moins, et se le voient reprocher. Pourtant, sans artistes, comment la culture vivante vivant pourrait-elle survivre ?

Détrompons-nous, elle le peut : il est possible d’imaginer une « culture » sans artistes et sans œuvres. Elle existe déjà, et rapporte. On projette des images dans des Carrières de Lumière, on fait jouer des amateurs dans des grand-messes participatives, on conçoit des expositions de photos de star dans un hôtel particulier aixois, on programme des grands concerts de DJ qui font de la musique tout seul, et on achète des spectacles internationaux déjà rentabilisés sur d’autres scènes. Les artistes professionnels locaux, s’il n’y a pas de garde-fous comme l’Accord de 2003, peuvent disparaître du paysage culturel. Leur réprobation est d’ailleurs à la mode, facilitée par leur manque de moyens qui parfois grève la qualité des œuvres qu’ils produisent. Ce qui justifie, à posteriori, les baisses successives de leurs subventions… Le serpent se mord la queue méchamment, et il est nécessaire qu’un choc survienne pour inverser la tendance : l’initiative des syndicats d’artistes à l’encontre des CDN pourra peut-être le provoquer.

AGNÈS FRESCHEL
Janvier 2017

Photos : A Montévidéo, la cour vue de haut © Pierre Gondard et Christian Estrosi, voeux à la presse 2017 -c- Jean-Pierre Garufi