Entretien avec le chorégraphe Angelin Preljocaj à propos de sa nouvelle création, Gravité

Gravité

Entretien avec le chorégraphe Angelin Preljocaj à propos de sa nouvelle création, Gravité - Zibeline

Angelin Preljocaj revient sur la scène du Grand Théâtre de Provence après la création de Gravité à la Biennale de Lyon.

Zibeline : Pourquoi intitulez-vous votre pièce Gravité ?

Angelin Preljocaj : Parce que la gravité est une question qui se pose à la danse au quotidien, on ne cesse de négocier avec… La danse classique la détourne et la contrarie par une tentative d’élévation, la danse contemporaine en fait un compagnon de route, et c’est cette opposition que je voulais mettre en figures. J’ai besoin régulièrement d’entrer dans la chair de mon langage, de réinterroger abstraitement le mouvement en revenant aux bases. Les portés classiques reposent sur les garçons, toujours, et sur les mains et les bras. Les miens sont mixtes ! et comme j’ai fait beaucoup de judo, certains appuis sur les hanches, les coudes, les pieds, les têtes, viennent naturellement. Dans Gravité mes danseurs jouent avec le poids qui caractérise le mouvement, luttent contre, comme s’ils traversaient des planètes aux gravités différentes. Ils sont très virtuoses c’est assez difficile à faire…

Oui, car même si cette pièce n’est pas narrative elle construit un trajet, elle a une dramaturgie.

Je suis content si elle est sensible ! Oui, j’avais imaginé au départ de travailler sur les gravités des différentes planètes, de Pluton où l’on s’enfonce à la Lune où l’on bondit, puis j’ai trouvé ça trop anecdotique. Néanmoins la construction de la pièce dessine un trajet…

À travers l’histoire de la danse ? Vous commencez et finissez par Ravel, le Prélude à la Nuit au début, le Boléro à la fin, avec un double duo assez romantique sur une musique de Chostakovitch. Tout cela évoque, sans le citer littéralement, des pièces majeures de l’histoire de la danse…

Oui et non. Pour le Boléro par exemple je n’avais pas la circularité de Béjart en tête, j’ai écrit ce moment sans musique d’abord, puis le Boléro s’est imposé.

Mais cette jubilation que l’on ressent dans la recherche abstraite de mouvements et d’appuis nouveaux…

… n’interdit pas une dramaturgie. Il ne s’agit pas pour moi d’écrire une succession de moments. Il n’y a pas de décor, pas d’histoire comme dans mes pièces narratives où il n’y a qu’à suivre le chemin, et le donner à voir. Là il s’agit d’articuler les moments, leur longueur, leur succession, leurs musiques, pour que cela construise une œuvre reposant sur une grammaire de formes, comme un tableau abstrait mais dans le temps. Cette articulation est difficile à concevoir, et le résultat plus difficile à commenter qu’une pièce narrative, puisque les mots ont besoin de sens. Mais la construction est là, dans l’abstraction.

On entend pourtant des choses concrètes, des extraits sonores de l’aventure spatiale…

Oui, des spationautes russes qui quittent la terre, Stephen Hawking qui évoque les trous noirs…

C’est cela qui est en quelque sorte figuré dans cette danse circulaire qui revient deux fois ?

Oui, entre nous on appelle ça le diaphragme, ou Black hole. Les danseurs évoluent sur « L’horizon des événements ». C’est Stephen Hawking qui appelle cette frontière comme cela. Au-delà de cet horizon on est irrémédiablement happé par la gravité, et rien n’existe. Il n’y a pas d’événement. Cette expression me fascine…

De nombreuses figures reviennent deux fois dans Gravité, qui finit comme elle a commencé, au sol. Pourquoi ?

Cette pièce est un constat, un enregistrement de notre état physique, de notre soumission à la gravité. De notre circularité aussi, le temps de la vie qui se passe à lutter contre ou jouer avec cette gravité, puis l’avant et l’après où le mouvement n’existe plus, avec, comme un symbole de cette disparition/apparition à l’échelle de l’univers, la présence du trou noir, et le désir humain d’échapper à la terre. De décoller.

En dehors de cette pièce que vous venez de créer à la Biennale de Lyon, vous travaillez sur deux autres projets pour les mois à venir…

Oui, Ghost qui est une commande du festival Diaghilev de Saint-Pétersbourg à propos du bicentenaire de la Naissance de Marius Petipa. C’était destiné à être une petite pièce, un court duo, mais cela s’est épaissit, on en est à 5 danseurs et plus de 20 minutes.

Et c’est pour bientôt ?

Novembre.

Après vous allez à la Scala ?

Oui, avec leur ballet cette fois, que je connais bien parce qu’ils ont repris beaucoup de mes pièces, mais pour lequel je n’ai jamais créé. J’écris un Winterreise, 1h1/4, les 24 lieder de Schubert. Cette musique est tellement belle, là j’ai une dramaturgie du coup, et il y aura un baryton et un piano sur scène….

Propos recueillis par AGNÈS FRESCHEL
Septembre 2018

Lire la critique du spectacle par Zibeline

Photo : Gravité © Jean-Claude Carbonne