Le concept de frontière d'après Régis Vlachos

Frontières : un drame philosophique ?

Le concept de frontière d'après Régis Vlachos - Zibeline

La Méditerranée est-elle un monde ou un ensemble d’États ? Un patrimoine commun suffit-il à autoriser cette mer comme concept rassembleur ?

Qu’est-ce qu’une frontière sinon l’envie de l’abolir, de rêver au cosmopolitisme, à une citoyenneté mondiale ? La frontière est ce qui divise, ruinant inlassablement tout espoir d’une citoyenneté mondiale et de mise à mort des nationalismes ravageurs. De plus son horrible origine est celle des fronts militaires. Et quelle horrible sentence que «reconduire à la frontière» ! Donc «frontières» ne devrait pas même exister en une époque moderne qui connaît parfaitement le globe terrestre et ses occupants contrairement aux pensées antérieures : comment en effet dans l’antiquité penser philosophiquement le monde sans le connaître géographiquement ? Le plus grand penseur du cosmopolitisme que fut Marc Aurèle n’envisagea jamais Rome comme possibilité d’un État mondial. (C’est certes dégager grossièrement toute pensée préscientifique, mais bon, c’est un article court).

Pourtant, aujourd’hui encore, la frontière n’est pas une limite, elle est une borne nécessaire pour deux raisons.

La limite concerne celui qui la pose et qui se pense comme ne pouvant pas aller plus loin… pour l’instant. La colonisation et l’impérialisme nous montrent qu’a priori rien n’empêche des États de considérer à terme l’ailleurs comme le leur. La borne, arbitraire, peut être déplacée. Mais les bornes qu’un sujet se fixe et les frontières d’un État sont elles du même ordre ? Eh bien non ! Le sujet a des limites intellectuelles qui ne demandent qu’à être dépassées. On ne saurait dire la même chose d’un État : qu’il reste où il est ! C’est la condition de la paix, ou du refus du colonialisme. Ce sont les hommes eux-mêmes qui, dans leur pensée et leur déplacement, ne doivent avoir aucune limite ; pas les États. La frontière est nécessaire pour un État, mais ne doit pas empêcher la circulation des hommes. Or aujourd’hui seules les marchandises circulent librement : le libéralisme mondialisé est le nom actuel du colonialisme.

La deuxième raison est liée à la détermination positive : être libre pour le sujet c’est accepter de ne plus être tout pour être quelque chose, et se déterminer par ses choix. Que serait l’identité d’un peuple d’un État sans frontières ? Les usages seraient-ils communs, les lois seraient-elles fondées sur une justice universelle et une égalité de fait ? Toute philosophie, surtout sur ce concept de frontières, se heurte au réel, à l’histoire, au social : le socialisme dans un seul pays de Staline est un contre exemple superbe et terrible…

La frontière ne sépare pas, elle définit, détermine et identifie ce qui est en son sein. Ainsi entendue en cette positivité, elle peut prévenir toute homogénéisation d’un grand marché libéral, et susciter le désir d’aller vers l’autre, et non vers toi qui manges le même hamburger que moi.

RÉGIS VLACHOS
Novembre 2013

Penser la Méditerranée comme un continent liquide est une utopie qui met au jour des frontières non géographiques, dont il sera question lors des Tables Rondes des Rencontres d’Averroès : la fracture économique Nord Sud, la domination des hommes sur les femmes, et historiquement l’inégalité des «indigènes» des colonies, y compris dans l’utopie saint-simonienne.

Et puisque la Méditerranée définit un ensemble, elle trace aussi une frontière avec ceux qui sont plus au sud. D’où l’absence des Africains des réflexions sur la colonisation et l’immigration, et la programmation culturelle régionale. De cela, il ne sera sans doute pas question.
AGNES FRESCHEL