Catherine Verrier et Alexis Moati rappellent l'histoire de la Gare Franche et évoquent son avenir

Franchir l’hagard

• 10 octobre 2014, 17 octobre 2014 •
Catherine Verrier et Alexis Moati rappellent l'histoire de la Gare Franche et évoquent son avenir - Zibeline

Son nom sonne comme un poème. La Gare Franche est une halte, éprise de sincérité, ouverte aux quatre vents. Catherine Verrier, directrice du Cosmos Kolej et Alexis Moati, nouvel «artiste à l’ancre», nous rappellent son histoire, et son avenir. Et nous parlent du Merlan voisin…

Zibeline : La Gare Franche est à un tournant de son histoire. Pouvez-vous nous raconter comment s’est construit ce complexe atypique, à mi-chemin de la fabrique et du lieu de vie ?

Catherine Verrier : C’est Wladislaw Znorko qui l’a conçue ainsi : une demeure transformée en lieu de vie communautaire, une usine en fabrique de spectacles, des jardins en terrains d’accueil du voisinage. Notre compagnie, le Cosmos Kolej, a acheté les lieux en 2001, et rapidement la ville a mis à disposition les terrains attenants, et les tutelles ont convergé pour financer le fonctionnement artistique de la compagnie et les actions avec le voisinage.

Le 15e arrondissement de Marseille, en particulier ici entre les cités, n’est pas un voisinage facile. Comment l’avez-vous concilié avec une vie artistique ?

Dès le départ Wlad a voulu ouvrir ce domaine privé sur les cités avoisinantes. Ici, on se protégeait plutôt du dehors, des cambriolages… Il a fait percer la porte vers le Plan d’Aou au-dessus, et en-dessous le chemin des écoliers vers le noyau villageois de Saint Antoine. Dans ces quartiers où les espaces sont cloisonnés, on a construit un lieu que les habitants traversent, où ils cheminent, rencontrent des artistes au travail ou au café, discutent, cuisinent, jardinent. C’est un trait d’union géographique, un lieu de pique-nique pour les enseignants du collège voisin…

Mais ces passants vont-ils au spectacle, aux formes artistiques que vous proposez ?

Oui, la rencontre se fait. Lors des journées du patrimoine plus de 3000 personnes ont vu la compagnie 2b2b, des habitués, des visiteurs qu’on n’avait jamais vus… Tous les artistes qui passent ici proposent des «bons moments» qui se partagent.

L’esprit de la Gare Franche influence-t-il les propositions artistiques ?

Soumettre les propositions artistiques à ce que l’on supposerait du désir culturel des habitants n’est pas notre propos. On a construit un lieu où les artistes peuvent fabriquer, et où une cinquantaine de familles viennent cultiver leur jardin. On a parié que des rencontres se feraient, et enrichiraient à la fois le travail des artistes et les horizons des habitants. Cela fonctionne, imparfaitement car la société est dure, mais nous avons parié que cela continuerait après le départ de Znorko.

D’où l’artiste à l’ancre. Alexis Moati, vous êtes là pour trois ans avec votre compagnie. Comment votre projet s’articule-t-il avec la réalité de la Gare franche ?

Alexis Moati : En plusieurs volets. Le plus immédiat est la constitution du groupe des 15. Nous voulons former, sur trois années, 15 adolescents de 15 ans issus du 15e arrondissement, constituer ici une classe libre du conservatoire, avec un atelier hebdomadaire de trois heures, des semaines de stage avec les artistes qui passeront ici, et l’intégration à la création de Vol Plané (sa compagnie ndlr). Et le diable vint dans mon cœur, un texte de Charles Eric Petit, décrit cet âge où l’on prend conscience qu’on ne pourra pas être tout, et où on doit se permettre d’endosser d’autres peaux… Il sera joué à Gap, à Marseille, à Arles, à Chalon-sur-Saône.

Où vous êtes toujours artiste associé ?

Pour un an encore.

Comment la vie de votre compagnie, vos productions, vont-elles s’inscrire dans le projet de la Gare Franche ? Allez-vous disposer de moyens nouveaux ?

Catherine Verrier : Nous voulons consacrer 60 000 euros aux productions de l’artiste à l’ancre. Et garder un volet de coproductions pour les compagnies que nous choisirons ensemble. Wlad a disparu en mars 2013, mais il faut absolument que ce lieu continue ses résidences, ses productions, ses propositions publiques.

Alexis Moati : Il se pose aujourd’hui la question de savoir comment on prolonge et on habite ces lieux créés par des artistes. Ce que la première génération a construit, il faut le faire fructifier, ne pas attendre que cela dépérisse, ce qui se passe dans trop de maisons de théâtre qui disparaissent après le départ de leur créateur. Il faut réussir ici à s’inscrire dans l’histoire du lieu et à l’infléchir, en invitant des compagnies intervenantes, en donnant une impulsion aux premières aventures. Les artistes de ma génération ont été plongés dans la difficulté de n’avoir rien, il faut donner plus de chances à ceux qui viennent.

Qu’allez-vous inventer de nouveau, donc ?

Créer mes spectacles en les ancrant dans le territoire, avec les gens, sera pour la compagnie une nouveauté, que notre nomadisme n’avait pas permis. Nous allons aussi proposer des Regards francs, ceux de sociologues, chercheurs, scientifiques, journalistes, qui viendront s’immerger ici quelques jours pour produire des écrits. Nous voulons aussi faire bénéficier la Gare franche du réseau de production que Vol Plané a construit autour de ses spectacles. Pour accueillir jusqu’au bout : loger et nourrir c’est bien, payer et faire tourner c’est mieux…

À propos des quartiers nord de Marseille, que pensez-vous des pétitions qui circulent sur l’avenir et les problèmes de la scène nationale du Merlan ?

Catherine Verrier : j’ai bien sûr signé la pétition du personnel, demandant que le label de scène nationale soit préservé…

Alexis Moati : …et personnellement j’ai signé la pétition concernant les deux salariées licenciées et blâmées. Cette scène nationale ne peut être envisagée comme une autre, sa situation géographique, son environnement social, interdisent de la considérer comme un théâtre de diffusion banal. C’est un pôle régional, qui doit à ce titre soutenir les compagnies régionales. C’est aussi un théâtre qui doit envisager des actions participatives, une programmation susceptible d’intéresser les habitants. Le recrutement du directeur sera particulièrement difficile, il faut à mon sens quelqu’un qui connaît le territoire ; et qui sait mettre la scène nationale dans une complémentarité avec les autres lieux de Marseille. En fait il faudrait inventer un recrutement non traditionnel. Le Front national a conquis la mairie, quel projet on construit pour remédier à ça ? Il faut travailler avec les gens qui y sont… et pas seulement avec les centres sociaux où on croise toujours les mêmes. Et puis, faire confiance aux artistes : ce sont eux qui peuvent construire sur la durée.

Entretien réalisé par AGNÈS FRESCHEL
Octobre 2014

À venir :

Crémaillère en forme de passage de relais
le 10 oct à partir de 19h

Lectures de textes de Wladislaw Znorko, exposition de ses décors… puis L’Avare mis en scène par Alexis Moati avec sa Cie Vol Plané. Et soupe !

le 17 oct
Contes d’Odessa
04 91 65 17 77
www.cosmoskolej.org

Photo : Plouf Concept à la gare franche, Cie 2b2b -c- Wendy Mottard