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Vu par Zibeline

Entretien avec Karima Zoubir, réalisatrice de La Femme à la caméra

Femmes à la caméra

• 28 novembre 2013 •
Entretien avec Karima Zoubir, réalisatrice de La Femme à la caméra - Zibeline

Karima Zoubir présentait en compétition au 35e CINEMED de Montpellier, La femme à la caméra, une chronique douce amère de la vie de Khadija, une Marocaine de Casablanca, devenue une «camerawoman» qui, pour gagner sa vie, filme les mariages, malgré l’opposition de sa famille, les commérages des voisins et les difficultés qu’elle traverse.
La réalisatrice la suit dans son travail, dans ses conversations avec son amie. Pour ce beau portrait d’une femme qui se bat pour son indépendance, Karima Zoubir a obtenu le Prix Ulysse Allianz-Agglomération de Montpellier, attribué par le jury documentaire. Zibeline l’a rencontrée (avant l’annonce du palmarès).

Zibeline : Comment ce projet de La femme à la caméra est-il né ?
Karima Zoubir : Un ami m’avait parlé d’une rencontre qu’il avait faite, dans un labo photo, d’une femme qui filmait des mariages. Je découvrais ainsi qu’il y avait des femmes qui filmaient les mariages traditionnels. Dans ma famille, à Casablanca, hommes et femmes ne sont pas séparés dans les mariages. De cette découverte est née l’idée de réaliser un film sur ces femmes, la plupart autodidactes,  qui «profitent» du conservatisme de certaines familles  pour avoir un travail. En 2009, on a commencé à filmer cette femme, mariée, plus âgée que Khadija, la protagoniste du film dont le mari, photographe, avait perdu sa clientèle. Elle était devenue la chef de famille, ce qui rendait son mari jaloux. J’ai commencé à la filmer pour avoir des images servant à obtenir l’aide à l’écriture. Mais j’ai senti qu’elle n’était pas prête à partager son intimité avec nous et moi, j’avais envie de filmer son quotidien, et pas d’en rester à des interviews. Fin 2010, j’ai donc recommencé à chercher et j’ai eu la chance de rencontrer Khadija. Je suis très concernée par l’évolution des droits des femmes au Maroc, surtout après la réforme de 2004, et Khadija fait partie de cette génération. Même si une femme a le droit de divorcer, subsistent beaucoup de réticences de la société vis-à-vis des femmes divorcées. La famille se retrouve avec une femme qui revient habiter chez elle et craint le regard des autres et les commérages.

Et quelle a été la réaction de Khadija quand vous lui avez parlé du projet ?
Elle a été séduite par le projet mais son problème, c’était sa famille. Elle m’a demandé d’essayer de convaincre sa mère. Sa mère qui, dans le film, ne semble pas toujours prête à aider sa fille, m’a permis d’avoir accès à la maison.

Est-ce que vous pensez que le fait d’être une femme vous a facilité les choses ?
Oui, bien sûr, mais elle savait que le film allait être vu, montré dans les festivals et peut-être à la télévision. Il me semblait primordial d’avoir une équipe féminine, mon amie Gris (Jordana, ndlr), une Catalane, a fait l’image et une autre femme (Sanaa Fadel, ndlr), une Marocaine s’est occupée du son.

Ce que je trouve très intéressant dans le film, c’est que c’est à la fois un portrait de cette femme à la caméra, Khadija, mais aussi un documentaire sur la société marocaine d’aujourd’hui…
Oui, c’est aussi parce que dans ce quartier populaire où vit Khadija, il n’y a aucune intimité, aucune vie privée. Les voisins vivent avec vous, que vous le vouliez ou non ! La porte n’est fermée que la nuit ! Sur la terrasse, il y a de petites chambres où vivent des femmes qui partagent les toilettes. La société est à l’intérieur de la maison : tout le monde regarde ce que tu fais. Si Khadija a tous ces problèmes, c’est à cause des mentalités, à cause du machisme omni présent. Une femme qui se balade toute seule la nuit, même avec un foulard peut être assimilée à une prostituée. Elle peut se faire voler et agresser.

On a l’impression que Khadija a oublié assez vite que vous la filmiez…
Khadija a été formidable et son amie, Bouchra, qui vivait sur la terrasse, nous a aidées à raconter cette histoire ; je ne voulais pas d’interviews directes mais capter leurs conversations. Elles pouvaient se raconter des dizaines de fois la même histoire, souvent douloureuse, avec la même émotion. En voyant le film, toutes deux ont pleuré.

Une séquence, traitée avec beaucoup de pudeur, mais très dure, est celle où elle doit expliquer à son fils qu’elle est obligée de le laisser chez son père parce qu’elle est à la rue…
C’était très difficile surtout pour lui qui est très attaché à sa mère. Elle était obligée de lui mentir en lui promettant qu’elle viendrait le retrouver très vite, pour le rassurer. D’un autre coté, comme elle conservait de bons rapports avec le père et avec la tante maternelle qui s’occuperait de lui, elle savait que ce serait facile pour elle de voir régulièrement son fils.

Pourtant, elle lui pose la question : «Est-ce qu’on ne t’a pas frappé ?»
L’éducation marocaine est très dure et battre un enfant est aussi bien le fait des parents que d’autres qui s’en occupent. Khadija, elle, ne le bat jamais. C’est pour cela qu’elle n’aime pas le laisser.

Khadija filme avec une caméra VHS. On est en 2011, pourquoi ce choix et pas une caméra numérique ?
Les familles vraiment modestes n’ont pas beaucoup d’argent pour le tournage et la location des caméras numériques est chère. Au Maroc, on n’a pas facilement accès à de très bonnes caméras et Khadija ne peut se le permettre.

Y’a-t-il beaucoup de femmes à la caméra à Casablanca ?
Oui ! Les gens font davantage confiance aux femmes, même pour les mariages mixtes. Car certains cameramen de mariage boivent beaucoup, commencent à harceler les femmes ou ne filment que celles qui leur plaisent ou qui dansent de façon sexy. Ce qui déplait aux maris ou aux frères ! On dit aussi que certains vendent ensuite des DVD à bas prix alors que les mariages sont une affaire privée. Parfois cela crée des incidents sérieux …

Qu’a pensé Khadija de vos images ?
Elle en a été très contente. Quand elle n’était pas filmée, elle était avec nous, posait des questions sur le tournage. Autodidacte, elle était très intéressée par notre travail, très curieuse d’apprendre.

Vous, vous n’êtes pas autodidacte, quel a été votre parcours ?
J’ai fait une licence de droit, puis une formation généraliste en audiovisuel à la faculté de Casablanca. J’ai suivi ensuite des ateliers de formation, en 2005, dans le cadre d’un échange entre le Festival du Film de Marrakech et le Tribeca Film Festival de New York, avec Abbas  Kiarostami et Martin Scorsese ; en 2007, j’ai participé au Berlin Talent Campus. J’ai «profité» des programmes ouverts par l’Euromed pour la formation à l’écriture documentaire et à la production car au Maroc, il n’y en a pas assez. Et voilà.

Entretien réalisé par ANNIE GAVA

Novembre 2013

Le 28 novembre à 20h30, invitée par Films Femmes Méditerranée, Karima Zoubir sera à l’Eden Théâtre de La Ciotat pour présenter La femme à la caméra dans le cadre du Mois du Doc en partenariat avec Art et Essai Lumière.

Photo : Karima Zoubir (c) Annie Gava