Faut-il travailler ?

 - Zibeline

La fin du sarkozisme, le début des vacances et accessoirement les sujets de philosophie au bac peuvent donner envie de repenser le travail. Qu’est-ce que les plus ou moins vieux travailleurs que nous sommes (ou pas) pensent de leur travail ? Et au fond, pourquoi travaille-t-on ?

Commençons par la fin : l’éloge du travail par le fameux «travailler plus…» s’est fait sur fond de destruction des acquis sociaux liés au travail, et de renfort de ce qui dévalue le travail, à savoir le capital : plus qu’à tout autre époque mieux valait avoir un capital financier que travailler durant ces cinq dernières années !

Le marché ne s’est jamais aussi bien porté : les produits financiers, aussi absurdes et meurtriers soient-ils, continuent de prospérer (pari sur la dette des États, sur leur insolvabilité…). Cette hégémonie du marché a pour conséquence et principe la précarisation du travail salarié. Or, comme la rappelle Castel dans les Métamorphoses de la question sociale : «L’histoire sociale montre que ce sont les régulations sociales construites à partir du travail qui ont promu cette domestication relative du marché dont l’aboutissement a été le compromis de la société salariale.» C’est donc par le renforcement du droit du travail par exemple que la société peut devenir humaine. Mais n’est-ce que pour des raisons de rapport de force qu’il faut travailler, à savoir pour contrer les actionnaires ?

Suer ou pas

Le capitalisme, avant d’être strictement financier, plonge ses racines dans l’éthique protestante d’après Max Weber. Travailler est salutaire, le loisir est répréhensible. On ne travaille pas pour avoir, mais pour être sauvé de la malédiction divine qui condamne l’oisiveté. Le travail n’est pas une punition, comme le présente la condamnation de la Genèse après le péché originel : «Tu travailleras à la sueur de ton front»… C’est un des multiples paradoxes du travail : se garder de l’oisiveté est universel, mais aussi un châtiment divin, et les nobles ne devaient pas travailler. Il faudra attendre la révolution économique aux origines de 1789 pour valoriser les marchands, les bourgeois, et plutôt comme faisant travailler les autres, au moins pour les tâches domestiques.

Le travail n’a donc rien de très excitant dans ses déterminants théoriques et mythiques. Le mot travail lui-même en français est relié à la souffrance par son étymologie (tripalium instrument de torture ou de joug des animaux), encore à l’œuvre dans le travail des parturientes. À ses origines le travail est donc assumé par des esclaves, sur fond de discrimination raciale qui durera jusqu’au 20è siècle. Ainsi les Grecs ne travaillaient pas afin de se concentrer sur la politique et la contemplation.

Pourtant depuis la massification du travail salarié, le travail est devenu le lieu de construction de la politique : c’est là, syndiqué ou non (plus consciemment s’il est syndiqué !), que le travailleur fait l’expérience des rapports de force qui construisent la société ; qu’il s’instruit de ce qu’il fait en travaillant, c’est-à-dire des liens de subordination auxquels il participe. Qu’il fait l’expérience du collectif, et donc de la polis. Le travail, dans sa syndicalisation, est donc le lieu où les individus se désatomisent, c’est à dire ne sont plus isolés.

Fier de son travail ?

C’est cette construction du collectif qui peut expliquer un autre paradoxe du travail, à savoir que les travailleurs en sont fiers. Alors même qu’il est de plus en plus mécanisé et perd son sens, qu’il n’est plus une œuvre (work en anglais a ce sens), plus un métier, impliquant un savoir-faire, mais un emploi, impliquant simplement une occupation du temps, ou un job, littéralement un «bout» de travail. La perte de sens intervient dès lors que, comme le disait Marx, l’outil n’est plus au service de l’ouvrier, mais l’ouvrier se met au service de la machine. Elle intervient d’autant plus aujourd’hui quand le travail isole les individus et les rend productifs sans les rendre sociaux, chacun face à un écran et des objectifs individuels, ou une précarité qui interdit de construire du lien.

Mais enfin, comme le disent Hegel et Marx : l’ouvrier qu’on exploite est bien supérieur au patron qui exploite, puisque le travail est ce qui distingue l’homme de l’animal, puisqu’il est LA culture. De fait c’est par son biais que l’homme modifie la nature. L’abeille aussi direz-vous mais justement : l’architecte conçoit la maison dans sa tête avant de la faire alors que l’abeille fait sa ruche instinctivement, par nécessité. Bref l’homme peut ne pas faire sa maison, il est libre (même s’il faut la faire parce que il est tard, qu’il faut aller se coucher et qu’il risque de faire froid… !). L’abeille, elle, ne peut pas ne pas faire sa ruche ; tout comme le castor son barrage, etc… Par ailleurs le maître a besoin de l’esclave pour vivre car il ne sait rien faire ; alors que l’inverse n’est pas vrai.

Donc vive le travail chez Hegel et Marx ? Chez Marx oui, dès lors que le travail est désaliéné : c’est-à-dire quand les travailleurs possèdent leur outil de production et savent ce qu’ils font. Ce qui implique une autre désaliénation idéologique, la lutte contre l’idée que le travailleur a besoin d’être dirigé, d’avoir un chef. De multiples expériences ont montré l’inverse. Au Chili, ou par ici : Raymond Aubrac fut démis de ses fonctions de Commissaire de la République parce qu’il laissa à la Libération des entreprises de la Région de Marseille gérées par les syndicats ouvriers.

Des travailleurs qui gèrent leur lieu de travail, ensemble ? Alors oui, on pourra être fiers et travailler plus, pour gagner plus… d’humanité !

RÉGIS VLACHOS

Juillet 2012