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La situation des étudiants étrangers en France : dossier

Etudiants indésirables

La situation des étudiants étrangers en France : dossier - Zibeline

L’appel « Contre l’augmentation sans concertation des frais d’inscription annuels pour les étudiants étrangers » mobilise les Universités. Une hausse massive qui tombe comme un couperet sur des étudiants en cours de cursus, et symbolise à la fois le rejet des « étrangers non-européens » et la volonté d’en finir avec l’enseignement supérieur public.

Les freins économiques des étudiants

Comment vivent les étudiants étrangers en France ? Plus mal encore que les autres…

La Lettre ouverte à Edouard Philippe, écrite par Sagar Mbengue, circule sur les réseaux sociaux, mailing lists et plateformes d’étudiants et de militants. La jeune étudiante sénégalaise y détaille son quotidien d’étudiante, étrangère et précaire : l’obligation de travailler systématiquement durant l’année scolaire et tout l’été pour financer sa scolarité et payer à temps son loyer : son VISA étudiant ne lui permet de travailler que 60% du temps légal, elle en utilise chaque heure possible. « Cette situation ne concerne pas que les étudiants étrangers : une majorité d’étudiants recourt aujourd’hui à un petit boulot, et c’est aussi cela que je voulais faire comprendre.» L’appauvrissement des étudiants en France est en effet généralisé.

Au prix fort

Prospère Tiaya Tiofack a soutenu une thèse en Musique et Littérature cette année à AMU (Aix Marseille Université). Tout comme lui, Anouchka Stevellia Moussavou Nyama consacre sa thèse de littérature comparée, entre autres, à Leonora Miano et à l’écriture mémorielle. Arrivés respectivement du Cameroun et du Gabon via l’organisme Campus France, ils ont dû, comme leur camarade sénégalaise, s’acquitter de frais de dossier onéreux avant de régler les droits d’inscription français. La note est déjà salée, et ils savent qu’ils n’auraient certainement pas envisagé leurs études en France si les frais d’inscription annoncés par la nouvelle mesure étaient en vigueur. Les bourses pour les étudiants étrangers ne commencent, pour la plupart des pays concernés, qu’en Master, où seuls « les meilleurs bacheliers étrangers des lycées français de l’étranger » ont droit à des bourses dès la Licence, et pour résider en France les étudiants étrangers doivent prouver « qu’ils disposent de moyens de subsistance suffisants », sans lesquels leur VISA leur est retiré…

Ainsi, pour Sagar, la hausse des frais d’inscription menace de s’ajouter à une addition déjà lourde : son master s’annonce déjà touché par la mesure. « Ce serait complètement inenvisageable, pour moi, de payer de tels frais. Je compte déjà tout au centime près. Mon père gagne l’équivalent de 1700 euros par mois, et nous sommes cinq enfants. Impossible. » Inscrite au sein du cursus Sciences et Humanités, elle n’envisage pour le moment pas d’autre perspective : « L’enseignement en France est d’une qualité incomparable. J’ai appris tellement de choses, que j’aimerais mettre à profit plus tard. En travaillant pour les droits des femmes au Sénégal, par exemple. »

Camylla Lima de Medeiros, militante au collectif « Agir », consacre quant à elle sa thèse à l’écriture exilique et rencontre de nombreux migrants, comme elle. Elle s’estime chanceuse : « Je suis dans un entre-deux plus confortable : migrante, mais sans VISA étudiant puisque j’ai épousé un Français. J’aurais eu beaucoup de mal à rassembler les frais nécessaires si j’avais dû, mais je pense avant tout à ceux qui sont dans une situation plus précaire que moi, et que cette mesure exclura complètement. Ils font déjà face à beaucoup de freins économiques supplémentaires : le Français Langue Etrangère à valider, les logements rarement accessibles avant le Master…».

Tous les étudiants se réjouissent de la mobilisation qui prend forme. Pour Sagar « ce serait tout simplement inhumain que la loi passe ».

Chiffres et Déclarations

Sélection par l’origine

Emmanuel Macron veut accroitre le nombre d’étudiants étrangers en France, mais en choisissant leur origine (mars 2018) : « La France devra accroître le nombre d’étudiants étrangers sur son territoire et le nombre de ceux qui viennent des pays émergents doublera ». Edouard Philippe le met en œuvre (novembre 2018) : « Les étudiants indiens, russes, chinois seront plus nombreux et devront l’être. » et « la campagne de communication ciblera davantage les pays émergents (Chine, Inde, Vietnam, Indonésie) ».

Nombre d’étudiants en France :
2,5 millions (8 fois plus qu’en 1960, pour 10 fois plus de bacheliers)
dont 343 000 étudiants étrangers (soit 12% des étudiants)
dont 280 000 étudiants « extra-européens »
dont 142 000 étudiants africains francophones

Budget mensuel des étudiants :
Revenu mensuel moyen : 850 euros (composé de revenu du travail, aide des parents, aide sociale dont APL, bourses)
1 étudiant sur 5 vit en-dessous du seuil de pauvreté
1 étudiant sur 2 travaille, dont 1 sur 2 plus d’un mi-temps
L’INSEE considère que travailler pendant ses études réduit de 43% les chances de réussite aux examens
1 étudiant sur 5 saute un repas par jour pour des raisons économiques
1 étudiant sur 3 déclare avoir des dépenses incompressibles supérieures à ses revenus

« Terrifiant de cynisme »

Maître de conférences en lettres modernes, Mathieu Brunet est créateur du cursus Sciences et Humanités à AMU

Zibeline : La déclaration d’Edouard Philippe le 19 novembre vous a-t-elle surpris ?

Mathieu Brunet : Non, tout ça était parfaitement prévisible. La note de Robert Gary-Bobo* qui avait fuité dans les Macron Leaks expliquait déjà clairement qu’il fallait en finir avec l’enseignement supérieur public. Plus récemment, une tribune parue dans Le Monde, début novembre, préconisait le relèvement modéré des frais d’inscription pour tous. Mais une hausse frontale de tous les frais d’inscription aurait certainement provoqué une colère plus grande et plus visible. Le Premier ministre concentre donc la mesure sur les « étrangers non-européens » et fait passer cela dans un programme appelé Bienvenue en France ! C’est terrifiant de cynisme, de naïveté sans doute aussi : les étudiants africains francophones, qui constituent une part importante de nos étudiants étrangers, vont voir un nombre considérable de portes se fermer.

Les personnels des Universités ont-ils été consultés ?

Jamais. Cette mesure n’a fait l’objet d’aucune concertation, d’aucun vote ! Aucun texte officiel n’a été produit, mais cette augmentation annoncée est d’ores et déjà en ligne sur le site de Campus France, alors que les inscriptions pour 2019/2020 vont commencer… Que vont pouvoir faire les étudiants qui veulent s’inscrire ? Parcoursup était également passé en force, avec les résultats que l’on connaît… Cela s’ajoute aujourd’hui à l’agacement collectif. Les réactions sont, heureusement, assez nombreuses dans la communauté universitaire, à tous les niveaux : quelques présidents d’Université sont montés au créneau, publiquement, et bien sûr l’ensemble des syndicats. C’est une mesure qui fait l’objet d’un rejet et d’un scandale assez largement partagés par mes collègues, et encore plus intense de la part des étudiants. Y compris les étudiants français, qui savent que, s’ils ne sont pas concernés, les suivants le seront certainement. Plusieurs universités sont en grève et le mouvement  se répand.

 * Robert Gary-Bobo, économiste à l’École nationale de la statistique et de l’administration économique, préconisait au candidat Emmanuel Macron, en 2016, d’augmenter fortement les frais d’inscription universitaires afin d’« instaurer la sélection mine de rien »

Une rupture anticonstitutionnelle

Professeur de littérature comparée à AMU, Alexis Nouss est auteur de La condition de l’exilé

Zibeline : Le traitement des étudiants extra-européens par l’Université a-t-il à voir, selon vous, avec la question migratoire ?

Alexis Nouss : Le traitement par les États européens des migrants reflète toujours le traitement de leur propre population vulnérable, précaire, démunie, à l’intérieur même de leurs frontières. Le migrant est un sujet politique, comme l’a été le citoyen au XVIIIe siècle, ou le prolétaire au XIXe siècle. À travers ce sujet politique, comme dans un prisme, se reflètent les problématiques sociétales : l’emploi, le logement, la citoyenneté, l’écologie…

La question migratoire est un indice du malaise des sociétés démocratiques européennes. C’est pourquoi il faut ré-humaniser la figure du migrant, notamment en appelant le migrant un « arrivant » ou un « exilé ». Redonner une subjectivité, une personnalité à ces migrants. La condition de l’exilé, c’est la condition humaine. La réalité des migrants vient toucher une des vocations de l’Université : l’hospitalité. Au Moyen-âge, le « collège » était le lieu où venaient se loger les étudiants qui venaient d’autres origines.

L’Université changera-t-elle radicalement de visage si cette mesure est entérinée ?

J’enseigne la littérature comparée et je cherche avant tout, dans ma pédagogie, à dé-nationaliser le littéraire. Accueillir des étudiants venus d’horizons culturels et littéraires différents est absolument indispensable. Mes cours comportent un tiers d’étudiants étrangers. Lorsqu’on enseigne la traductologie, on conçoit la traduction en tant qu’opération langagière en dehors de ses incarnations linguistiques, comme on pense la musique en dehors des instruments. La présence d’étudiants issus d’espaces linguistiques divers nous permet un approfondissement de notre enseignement. Au Canada, en Grande-Bretagne, où j’ai également enseigné, nous sommes privés de cette diversité-là. C’est également capital pour la recherche : les étudiants extra-européens ont d’autres manières de considérer le savoir, et le rapport entre le savoir et la réalité. La manière dont on pense le corps en Asie et en Afrique est totalement différente. Le corps est devenu une référence centrale en sciences humaines et sociales ; avec le féminisme, le post-colonialisme. La recherche a besoin de ces regards différents sur le monde.

Tout comme elle a besoin de regards issus de classes sociales différentes.

L’ouverture à toutes les classes sociales a toujours été la vocation de l’Université en France. Opérer une sélection pour n’accueillir que ceux qui peuvent payer ne constitue pas un changement : c’est une rupture ! Anticonstitutionnelle, puisque l’enseignement public à tous les degrés, et sa gratuité, sont inscrits dans la Constitution.

De surcroît, il est évident que si on commence ainsi par les étudiants extra-européens, on en viendra très rapidement aux étudiants européens, puis aux étudiants français. On a là une illustration du libéralisme, inspiration politique du Gouvernement actuel. L’université n’est pas un marché. C’est un lieu de transmission de savoir et d’apprentissage de la pensée critique. Le fonctionnement interne de l’Université, c’est la critique permanente. Considérer que cet espace peut être traité comme les autres espaces soumis au commerce, à l’industrie, relève d’une incompréhension radicale de ce qu’est l’Université.

Article et entretiens réalisés par SUZANNE CANESSA
Décembre 2018

Photos : Rassemblement du 1er décembre devant la Préfecture de Marseille -c- X-D.R. et Sagar Mbengue c X-D.R.