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"Entreprendre dans la culture" : retour sur un forum organisé par L'Arcade pour questionner le numérique

Et si on parlait de ce qui fait écran ?

• 14 décembre 2018 •

Le titre du forum posait pourtant une question : Le numérique, avenir de l’entreprise culturelle ? voulait interroger les nouveaux usages dans le domaine de la gestion, et dans celui de la création. L’Arcade, Agence régionale des arts du spectacle, élargissait ainsi son champ aux entreprises privées, et en particulier aux start-up culturelles obéissant, souvent à petite échelle, aux règles du marché. Il fut donc question souvent des industries culturelles, créatives donc marginales, dans les domaines de la musique, la littérature, le cinéma numérisés, et les arts numériques transdisciplinaires.

Offre et demande

Au départ de ce Forum régional, le 4e, dédié au fait d’« Entreprendre dans la culture », un constat d’évidence : le numérique a changé le monde, les arts, les relations. Certes. Mais doit on forcément s’en réjouir, ne pas se défier des conséquences culturelles, y adapter nos modèles sans y résister ?

Les invités, défenseurs parfois « natives », c’est-à-dire nés avec le numérique, affichaient parfois une inconsciente condescendance pour ceux qui « étaient attachés » à d’autres usages de communication (les brochures, les affiches, les journaux), voire au contact physique de l’œuvre d’art, des artistes et du livre.

Une directrice de la communication (Anne le Gall, Théâtre de Colombes) disait même qu’il fallait les « conserver » (dans du formol ?), tandis qu’un jeune directeur, portant très bel iroquois (Gonzague Gauthier, agence de conseil en stratégies numériques), expliquait qu’il fallait, en matière numérique, que « l’offre corresponde à une attente. On est chez les gens. Nous avons basculé d’une politique de l’offre à une politique de la demande, mais nous devons continuer à travailler l’offre. À susciter la demande avec une communication attractive, pour faire venir vers des formes plus élaborées. »

La conscience de ce que nous avons perdu est donc là, mais non la volonté d’y résister. Pourtant l’Arcade s’occupe de politiques publiques, le forum est organisé par le Ministère. Doit-on conclure ainsi, dans ce forum public, que l’art et la culture publics vont désormais devoir satisfaire les attentes, certes en les travaillant, mais jamais en allant franchement à rebrousse-poil, à pensée complexe, à niches inattendues, et vers des objets inattractifs, des cultures anciennes, des artistes à insuccès, du low-tech artisanal ?

Horizontalité sans horizon

Carole le Rendu, brillante chercheuse en « Innovations Sociales dans le secteur culturel », fut particulièrement appréciée et applaudie, approuvée par tweet (les participants au forum étaient invités à tweeter en direct et les commentaires défilaient sur un mur d’images, composé aussi d’extrais de débats) lorsqu’Hervé Godard (modérateur du débat) tentait de différencier les politiques publiques des politiques privées.

Elle rappelait que le numérique avait, y compris dans le secteur public, profondément changé les rapports hiérarchiques, beaucoup plus horizontaux. Ce qu’avait déjà avancé Juliette Kaplan (Directrice du Pôle public et communication du Théâtre de Loire-Atlantique), affirmant que la décision était devenue participative, collégiale, horizontale, en rhizomes, remettant en cause la verticalité des décisions.

Pourtant cette innovation sociale en matière de RH pose des questions. D’une part parce qu’elle est marginale, et que les GAFA ont mis en place des systèmes hiérarchisés mondialisés ; d’autre part parce qu’elle génère y compris dans ces marges vertueuses des conséquences redoutables.

La reconnaissance du stress numérique comme maladie professionnelle est une réalité récente. Il est dû à la porosité de la sphère privée et à la confusion entre réel et virtuel. Une participante, qui avait préféré prendre le micro plutôt que de tweeter, expliquait son malaise face à l’affirmation joyeuse que les salariés d’une entreprise culturelle devenaient tous « les vecteurs actifs de la communication », les « médiateurs du lieu plutôt que les médiateurs de l’œuvre ». De fait les salariés des entreprises culturelles voient leurs cercles privés, amis, famille, confondus avec leur cercle professionnel. Ce n’est plus leur force de travail qui est sollicitée, mais leur personne, leurs réseaux, leur rayonnement, leurs affects. De quoi stresser, indéniablement.

Agnès Freschel
Décembre 2018

Photo: -c- Arcade

Le 4e Forum Entreprendre dans la Culture a eu lieu le 14 décembre au théâtre de la Joliette, Marseille


Théâtre Joliette
2 place Henri Verneuil
13002 Marseille
04 91 90 74 28
www.theatrejoliette.fr