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Entretien avec Raoul Lay, compositeur contemporain

 - Zibeline

Ce mois-ci la musique de Raoul Lay, avec ou sans son ensemble Télémaque, est sur sept scènes de la région, qui programment cinq de ses œuvres.

 

Comment qualifieriez-vous votre musique ? Pouvez-vous préciser quelles sont vos influences, et ce qu’est selon vous un compositeur contemporain ?

Il est délicat de se pencher sur ses propres influences ! Les artistes ne sont pas les meilleurs connaisseurs de leurs œuvres. Quant à la figure du compositeur…

Les classiques fondateurs, Haydn Mozart et Beethoven, pensaient puiser la musique à une source de vie de laquelle elle coulait à flots. Il s’agissait de parvenir à l’endroit d’où elle jaillissait et d’être relié aux autres par l’expression totale du beau, forme même du cosmos. Les choses ont changé à partir de Beethoven qui se pensa architecte et véritablement «créateur». Jusqu’à la fin du XIXe siècle le compositeur devint un poète marginal, un visionnaire exacerbé, puis un théoricien exalté. Tout cela pour déboucher sur le XXe siècle avec ses chefs de partis, ses grands individualistes, ses écoles en «isme» et ses utopies scientifiques : IRCAM, temps réel, percussion virtuelle, nouvelles technologies du son…

L’endroit que j’occupe là-dedans ? Je ne crois pas possible de créer une œuvre en même temps que son analyse, de déterminer un pedigree musicologique… à usage de qui d’ailleurs ? Qui s’intéresse au combat idéologique Schönberg-Stravinsky, à la mort de la musique sérielle ou à la place de Berio dans l’histoire de la musique ?

Mais je peux tout de même vous dire que je puise mes mondes sonores hors de mon ego. Que je ne souhaite pas contrôler mon discours musical pour qu’il fasse «musique contemporaine». D’ailleurs si ma musique est souvent jouée, elle n’est pas vraiment reconnue par mes pairs, qui trouvent suspect qu’elle s’agrège à des formes théâtrales innovantes, jeune public, qu’elle se mâtine de cirque et s’ouvre aux amateurs.

Souvent votre musique est narrative, s’appuyant sur des contes ou des romans. Pourquoi ?

Je compose aussi de la musique non théâtrale comme l’Ode à Victor pour Hautbois, Basson, Cor et Accordéon qui vient d’être créée au Conservatoire de Thionville. Mais il s’agit en fait de mon théâtre personnel, affectif. J’ai effectivement une tentation théâtrale permanente. Autre problème pour mes détracteurs, qui s’horrifient de me voir en scène aux détours des rêves de Catherine Marnas, Olivier Pauls ou Renaud-Marie Leblanc… J’en profite d’ailleurs pour remercier mes camarades du théâtre qui sont si loin des usages sclérosés de ma planète musicale, loin de la démonstration de supériorité : ils s’attachent à parler au public ! Heureusement il y a des exceptions dans le monde musical, comme Mauricio Kagel, mais aussi comme les interprètes de Télémaque qui sont à la fois doués, travailleurs et imaginatifs…

De nombreux jeunes viennent à vos concerts, et participent aussi aux spectacles sous forme de chœurs, pour La Jeune Fille aux mains d’argent ou plus récemment Jekyll. Peut-on parler d’œuvre engagée ?

Ce qui est «engagé», au sens strict, c’est cette invitation à partager. Cette demande d’engagement de l’autre a un côté très impudique, elle dit : venez visiter mes mondes personnels, promenez-vous dans ma noirceur sonore et ma tristesse, chantez pour moi… Mais un flot passe entre les sujets : mes rêves musicaux sont partagés sur un plateau par les professionnels mais aussi des personnes jeunes, adultes, âgées, dont l’implication réchauffe le cœur. Un spectacle est toujours un moment suspendu où nous rêvons, impudiquement, devant une assemblée qui se repait de nos songes. Un moment de partage, à l’inverse d’une compétition ou d’une performance… En ce sens je me différencie d’une musique «savante avant tout», raffinement suprême d’une élite intellectuelle qui cherche à distinguer, non à partager.

C’est pourquoi je travaille à réduire les abîmes qui existent entre la musique contemporaine et le public. Pour le coup il ne s’agit pas de ma musique mais des compositeurs phares du XXe siècle ou d’aujourd’hui. Télémaque est un acteur culturel qui travaille sans cesse avec les écoles, les bibliothèques, les conservatoires… C’est effectivement un engagement.

Vous écrivez pour de nombreuses formations. Quel type d’écriture préférez-vous ?

Je viens d’être immergé pendant un mois dans l’écriture symphonique, l’Orchestre National de Bordeaux Aquitaine m’ayant commandé une œuvre d’une heure que je dirigerai en mai sur le Fantômas de Feuillade. Un ciné-concert, comme Télémaque en fera en 2013 à l’Alhambra de William Benedetto, notre très sympathique voisin à l’Estaque… Il se trouve que je n’avais plus écrit pour orchestre depuis près de 10 ans. Cette commande est tombée à pic ! Mais au fond je suis un compositeur d’opéras. La voix, le théâtre, le plateau et le pathos !

Télémaque est indissociable de votre parcours. Vous écrivez vos partitions en connaissant les possibilités de vos solistes. Qu’est-ce que cela apporte à votre création ?

Télémaque m’a permis de sonder, année après année, l’équilibre sonore d’une formation de chambre pour en acquérir la poétique. Avec les musiciens, en accord profond, dans un long travail de 18 ans, nous avons bâti un espace sonore où chacun trouve son équilibre dans la justesse générale. Nous y tenons beaucoup, nous savons que cet espace sonore, très privilégié, repose sur des milliers d’heures de travail et des centaines d’heures de concert. Tout le contraire d’une idée de performance individuelle dans laquelle un instrumentiste pourrait être remplacé par un autre. Je leur dois beaucoup, comme à la soprano Brigitte Peyré qui atteint actuellement sur scène un niveau de présence et d’incarnation vocale rares. Elle transcende les partitions que j’écris pour elle, les faisant siennes au-delà de toute espérance.

Vous vous installez à l’Estaque. Avec ce Pôle Instrumental Contemporain, nouveau défi, peut-on parler de reconnaissance des collectivités territoriales ?

La ville de Marseille en tête, le conseil régional et le conseil général sont d’importants soutiens. Financiers, mais aussi des appuis solides, qui connaissent vraiment notre travail, nos musiciens, mes œuvres et mon parcours. En revanche l’État, après s’être engagé oralement, n’a pas soutenu notre installation à l’Estaque. Il reste notre principal financeur, mais n’imagine pas un lieu pour nous car nous ne ressemblons pas à un ensemble «typique» de musique contemporaine, nous n’entrons pas dans ses cadres. C’est ainsi ! Mais il faudrait changer ce monde pour qu’on cesse de penser les structures avant les œuvres, et la forme avant le vivant…

Entretien réalisé par MARYVONNE COLOMBANI

Mars 2012

 

Jekyll

Le 23 mars à 19h30

Pôle Jeune Public Le Revest (83)

04 94 98 12 10

www.polejeunepublic.fr

 

La jeune fille aux mains d’argent

Du 3 au 5 avril

La Criée Marseille

04 91 54 70 54

www.theatre-lacriee.com

 

Le 25 mai à 19h

Forum, Berre L’étang

04 42 10 23 60

www.forumdeberre.com

 

La mort marraine

Le 13 avril

Salle des fêtes, Venelles

04 42 54 93 10

www.venelles.fr

 

Le 17 avril à 19h

Théâtre Durance Château-Arnoux

04 92 64 27 34

www.theatredurance.fr

 

La toute petite tétralogie

Du 3 au 7 avril

Le Gymnase, Marseille

0820 000 422

www.lestheatres.net

 

Nokto

Le 24 avril à 17h30

Scène Nationale de Cavaillon

04 90 78 64 64

www.theatredecavaillon.com

 

04 91 39 29 13

www.ensemble-telemaque.com