Entretien avec Nabil Ayouch, réalisateur du film Les Chevaux de Dieu

 - Zibeline

Vous avez adapté le livre de Mahi Binebine, Les Étoiles de Sidi Moumen, paru en 2010 ; qu’est-ce qui vous a intéressé dans ce roman ?

 

Nabil Ayouch : Sidi Moumen est un bidonville aux portes de Casablanca. C’est là que j’avais tourné en 2000 Ali Zaoua, prince de la. rue, avec les gens du quartier, qui étaient, dans mon souvenir, très pacifistes, très ouverts. Alors, lorsque les attentats du 16 mai 2003 se sont passés, je n’ai pas compris. Je me suis rendu sur place et j’ai tourné un court documentaire de 15 minutes. Je suis resté avec un sentiment de frustration et des questions. C’était abominable pour moi : au Maroc, on est assez tolérant, les communautés cohabitent. Quand on a  appris que les jeunes kamikazes venaient de Sidi Moumen, cela a été un double choc ! Il m’a fallu du temps pour digérer tout cela. Le temps de mettre des mots. J’ai laissé cela en attente, pour que mon point de vue mûrisse. Tous sont des victimes. Ces enfants sont nés dans des conditions violentes et difficiles ; c’étaient des gamins comme les autres; ils auraient pu s’en sortir.

Plus tard,  j’ai commencé à rédiger un scenario…qui ressemblait à l’histoire du livre. J’ai arrêté d’écrire et avec le scénariste, on a décidé d’adapter le roman qui est une chronique du début à la fin. L’Histoire avec un grand H a moins d’importance. Dans le film, j’ai voulu que les petites histoires rencontrent la grande Histoire.

 

Quels choix de mise en scène ? de casting ?

N.A. : La mise en scène et la réalisation ont évolué au cours du film. Une seule caméra, pas de pied pendant la première moitié. Au fur et à mesure, le cadre s’installe, l’image devient plus pâle. Les deux acteurs principaux viennent du bidonville de Sidi Moumen et je les ai connus à travers une association de réinsertion du quartier. Les autres comédiens vivent dans d’autres bidonvilles. C’est la mère qui a été trouvée la dernière. Le tournage n’a pas été facile ; cela été parfois violent et chaotique. Le travail avec des acteurs non professionnels est très différent. De plus, je déteste les répétitions. J’ai beaucoup travaillé avec des improvisations pour garder leur spontanéité.

 

Vous avez rencontré des difficultés durant le tournage ?

N.A. : Aucune difficulté ! On tournait au moment des élections, personne ne s’occupait de nous. En revanche, cela a été un peu difficile de tourner à Sidi Moumen : on n’y rentre pas comme ça ! Les explications sur le projet étaient indispensables. A 95%, on a eu l’accord des habitants mais on n’a pas échappé parfois à la violence, physique, morale et verbale, même si le film a fait vivre le bidonville pendant 6 mois. Quelquefois, des groupes de salafistes ont empêché le tournage.

 

Et la sortie du film ?

N.A. : je suis à moitié français : en France, le film aura une belle sortie. Le film a des distributeurs ; d’ailleurs, il s’est construit avec un distributeur français.  Au Maroc, je ne sais pas mais …je ne redoute rien, autrement, je ne ferai pas de film ! Je me suis posé la question d’être un peu plus didactique mais j’ai préféré faire confiance au public ; J’espère qu’il va comprendre. J’attends une rencontre avec les spectateurs, une nourriture pour mes prochains films. Mais je ne veux pas faire de films à message ; je raconte  des histoires.

J’ai grandi à Sarcelles. En 1999, j’ai décidé d’aller travailler au Maroc, et d’y construire la Maison du cinéma. Pour moi, le cinéma ne se fait pas individuellement ; c’est un travail collectif  et l’équipe est très importante ; cela a un sens social et politique. Le principal danger aujourd’hui, ce ne sont  pas les salafistes. C’est l’ignorance, l’absence d’une justice, les carences du système éducatif. Si on apprend aux jeunes à réfléchir, si on a un système de santé qui fonctionne etc, aucun problème. Sans ces bases-là, il y a danger.

 

Pessimiste, Nabil Ayouch ?

Je ne suis ni pessimiste, ni heureux d’ailleurs.  Je n’ai pas envie d’être pessimiste !!!

 

Ces propos ont été recueillis par ANNIE GAVA dans le cadre du 34e Festival international du cinéma méditerranéen de Montpellier, CINEMED.