Entretien avec Jacques Pfister : MP2013 et les entreprises

 - Zibeline

En cette dernière phase de préparation de la Capitale culturelle, l’implication des entreprises, privées et publiques, apparaît comme une caractéristique singulière de notre territoire. En un contexte économique et politique pourtant difficile. Le double président, Jacques Pfister, nous explique les fondements de cet apparent paradoxe…


Vous êtes à la fois Président de la Capitale Culturelle et de la Chambre de Commerce, ce qui est une double position peu commune. Unique même. Comment expliquez-vous cette exception ?

Quand j’ai pris la présidence de la CCIMP en 2004/2005, il y avait déjà un groupe de chefs d’entreprises qui avait envie de culture. Et qui pensait aussi, pragmatiquement, qu’utiliser le levier culturel pour obtenir des résultats économiques était efficace. Par ailleurs, lorsque Jean-Claude Gaudin a pris la décision de présenter la candidature de Marseille, il a pensé que cela devait être une candidature non de Marseille mais de Marseille-Provence, et il m’a proposé de présider le comité de candidature.

Qu’attendait-il de cette présidence inhabituelle ?

D’une part elle représentait, je pense, une neutralité politique dans un territoire où la droite et la gauche cohabitent, et d’autre part la CCIMP travaillait déjà sur l’ensemble de ce territoire Marseille-Provence qu’il voulait pour la Capitale. Même si la Chambre de Commerce d’Arles s’ajoutait au territoire.

Puis lorsque Bernard Latarjet a été choisi, également par la Ville, pour diriger la candidature, il a été très sensible à la forte implication des acteurs économiques, à ce que nous avions à proposer, en particulier les Ateliers de l’EuroMéditerranée, qui faisaient entrer les artistes dans les entreprises. Avec Bernard Latarjet nous avons introduit des méthodes de collaboration, et de conquête : il fallait montrer une cohésion forte. Nous y sommes parvenus, notre candidature présentait «un équilibre harmonieux entre projet culturel, finances publiques et contribution des entreprises», selon Robert Scott.

Et vous avez donc continué.

Tout le monde a considéré que le comité de candidature avait été efficace, et qu’il s’agissait de conserver les équipes. Je suis donc devenu président du Conseil d’administration de la Capitale.

Votre rôle a-t-il changé ?

J’ai dû veiller à ce que la programmation soit en harmonie avec les territoires. Le partage n’a pas été facile, et toutes les attentes n’ont pas été comblées ! Ma présidence s’est focalisée sur la cohésion du CA, et la prise en compte du budget. Je reste bien sûr très en retrait, tout comme les collectivités, sur la programmation. Ce qui n’est pas non plus facile ! Mon rôle, comme président de la CCI, est aussi de soutenir l’organisation économique de l’événement. L’hôtellerie, les transports, les commerces doivent être à la hauteur de l’enjeu, et nous y travaillons avec les collectivités concernées.

Le dernier volet de notre participation c’est les Ateliers. On était parti sur 150 ateliers, mais c’est plus compliqué dans la mise en œuvre que ce qu’on avait imaginé. Dès qu’on rentre dans une négociation contractuelle, il faut penser aux droits, aux problèmes de faisabilité, et trouver des artistes qui veulent entrer dans le projet des entreprises. On en aura sans doute une soixantaine, ce qui est déjà considérable.

Est-ce que les entreprises y trouvent leur compte au niveau de leur désir d’art, et de la visibilité de leur participation ?

Ce n’est pas le problème. Il y a eu beaucoup de demande au niveau des entreprises, et une certaine pénurie d’offres artistiques, parce que trouver 150 artistes qui puissent avoir des projets contractualisables avec des entreprises est compliqué.

Et avez-vous des retours sur expérience, sur les effets produits dans les entreprises par la présence des artistes ?

Il faudra faire un bilan, précis. Pour l’heure je ne peux vous dire que des généralités en la matière : ça crée un vrai trouble positif, un effet considérable de communication interne, de communion même parfois autour de l’artiste. Mais il faudra le mesurer exactement.

Est-ce que ce mode de création artistique va perdurer au-delà de la Capitale ?

C’est difficile à dire. L’organisation de la production pourra-t-elle rester à ce niveau ? Cela dépend aussi de la volonté politique. Pour l’instant il n’y a pas de réflexion sur les structures nécessaires, mais ça peut venir assez vite, et on est plutôt demandeurs !

Mais pourquoi, au fond, investir dans la culture ?

C’est une respiration, dans les boîtes, de se dire qu’on fait autre chose que du chiffre d’affaires. La candidature est arrivée en même temps que certaines études sur les retombées économiques, qui avaient montré qu’un développement culturel était facile à mettre en œuvre, et générait de fortes retombées économiques, de l’ordre de six euros pour un euro investi. Un autre levier est le rayonnement, sur le long terme, de Marseille-Provence : la qualité d’un territoire perdure après l’événement. Nous allons montrer à l’Europe entière que nous sommes attractifs, et capables d’accompagner des expositions internationales d’envergure, dans le respect des budgets. Et le MuCEM, la façade maritime, tout ce qui se construit actuellement, nous le garderons aussi en héritage.

Les entreprises attendent-elles aussi des retombées en termes humains ?

Oui, la plupart des visiteurs viendront du territoire même, et les premiers bénéficiaires seront les citoyens. Il faut parvenir à une mobilisation populaire, c’est très important pour le «moral des troupes» et donc, bien sûr, c’est primordial pour nous.

Est-ce que vous faites une différence entre une attractivité générée par un événement culturel, et celle d’un événement sportif ?

Bien sûr. Un événement sportif est le même partout. Là, il est question de ce qu’on est. Le Sud, avec une tradition d’accueil. «Marseille accueille le monde», le premier temps de la Capitale, n’est pas un message consensuel, mais une signature. La coupe de foot génère aussi du chiffre, mais le rayonnement n’est pas du même ordre. Bien sûr en tant qu’entrepreneurs on veut du spectaculaire, de l’événementiel, faire venir des gens, mais par exemple on comprend qu’il faut aussi des choses plus intimistes, tournées vers les cultures méditerranéennes, ou qui apportent une dimension de solidarité. Tout ce qu’un événement sportif ne génère pas.

Pour ce qui est de la participation des entreprises, où en est la collecte des fonds ?

On est en phase avec les objectifs. On avait prévu 15 millions, on les aura, on les dépassera même sans doute. Les grands partenaires, les mécènes des grands projets, sont trouvés. Plus difficile, mais plus symbolique aussi, est d’impliquer les PME, pour qu’elles soient fières de participer. Là c’est le nombre qui compte, la mobilisation, plus que l’argent que cela apporte.

Le mécénat culturel se porte pourtant mal à l’échelle nationale. Est-ce que la capitale culturelle préserve le territoire de ce désengagement qu’on constate ailleurs ?

La qualité du projet, de son organisation, a permis d’atteindre les objectifs. Est-ce que cela restera, je n’en suis pas sûr. Les grandes entreprises se détournent du mécénat culturel, elles pensent, très logiquement, à leurs intérêts : les banquiers visent le haut de gamme, parce que cela correspond à leur clientèle préférée, et que les petites gens sont source d’ennuis pour eux. La Poste, Orange, se portent vers le mécénat social : ils pensent, en contexte de crise, que c’est mieux pour leur communication interne, vis-à-vis de leurs employés, et pour leur image.

Pourquoi votre Chambre de Commerce agit-elle autrement, alors ? Pourquoi organiser un concours artistique, constituer un fonds, soutenir Mécènes du Sud, accueillir des colloques sur l’art contemporain ?

C’est une tradition de cette maison. Les murs sont couverts de tableaux qui sont la mémoire du port, du commerce maritime. Nous sommes la seule chambre de commerce à avoir une direction du patrimoine. Le monde économique a intégré, ici, dans sa façon de voir la vie, la culture comme un plaisir. Mais aussi comme un intérêt bien compris !

 

Entretien réalisé par AGNÈS FRESCHEL et GAËLLE CLOAREC

Mai 2012

 


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