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Le Off d'Avignon 2018, menu complet ou à la carte ?

Entre expansion et tensions économiques : le Off balance

• 7 juillet 2018⇒29 juillet 2018 •
Le Off d'Avignon 2018, menu complet ou à la carte ? - Zibeline

La proposition alternative des théâtres avignonnais, balbutiante à l’été 68, réfléchit à une institutionnalisation pour éviter la précarisation ambiante.

Ils sont tellement vertigineux, quasi hypnotiques ces nombres, d’une année sur l’autre… Jetons-nous y d’emblée, on ne peut y résister.

Le Festival Avignon Off 2018, ce sera : 1538 spectacles, 133 lieux (dont 125 théâtres), 4667 artistes. Pierre Beffeyte, président de l’association Avignon Festival et Compagnie (AF&C) les annonce l’air presque un peu las : « oui, on peut effectivement dire que c’est le plus grand théâtre du monde, mais il ne faut pas réduire le festival aux nombres »*. Et d’embrayer sur la « précarisation grandissante, criante » des artistes du Off. Depuis l’an dernier, il semble qu’il souffle un vent de prise de conscience sur les marches du Palais des Papes. Pénétrer dans la ville aux remparts a un coût, souvent de plus en plus exorbitant pour des compagnies toujours plus exsangues, venues dans le saint des saints jouer leur va-tout, quitte à se mettre définitivement en péril. Prenant la mesure de cette situation, les membres d’AF&C, désireux d’améliorer le statut des artistes, et probablement aussi conscients du risque qui pèse à moyen terme sur la qualité du festival lui-même, ont impulsé en 2017 une série d’actions étalées sur trois ans. Lancée le 1er juin dernier, une fondation a été créée (sous l’égide de la fondation FACE, engagée contre toutes les formes d’exclusion). Par cette initiative, AF&C souhaite poursuivre sa réflexion autour des conditions de travail des artistes du Off et réfléchir à inventer un nouveau cadre pour encourager et développer « des pratiques saines » au sein du festival. Les fonds collectés (auprès du public et des mécènes) permettront d’alimenter le Fonds de soutien à la professionnalisation créé par AF&C l’an dernier (80 projets soutenus en 2017 ; cette année, l’aide s’élèvera à raison de 50 € par jour et par artiste).

Communiquer, circuler

L’amélioration des conditions économiques de l’ensemble du secteur passe par une refonte de la communication pour développer la fréquentation dans les salles. Une enquête sur les publics, très fouillée, a été menée l’été dernier (avec la collaboration du laboratoire Culture et Communication de l’Université d’Avignon). Alors, qui sont les festivaliers ? On apprend qu’ils sont fidèles, revenant d’une année sur l’autre, et locaux (30% viennent de la région). La durée du séjour varie entre 3 et 9 jours, pour un budget situé entre 500 et 3000 €. Ils sont 72% à avoir plus de 46 ans. Le cœur de cible se situe donc chez les jeunes et les familles, qu’il faut attirer, informer : des ateliers sont organisés pour les petits pendant les spectacles, le Pass Culture (partenariat avec la Ville d’Avignon) et le Patch Culture (avec l’Université) proposent des tarifs attractifs, le réseau universitaire va communiquer au niveau national, une synergie est impulsée avec d’autres festivals (Contre Courant, Chorégies d’Orange,…). Nouveauté 2018 encore : la carte interactive, outil majeur de développement du territoire, répertorie tous les lieux stratégiques (hébergements, parkings…) dans un rayon d’1,5 km autour d’Avignon : de quoi rassurer les festivaliers quelque peu effrayés par la difficulté d’atteindre le cœur de la cité et l’ampleur des travaux du tramway… À venir dès septembre prochain, un chantier de réflexion autour du problème du sous-titrage des pièces (en anglais) pour les vacanciers étrangers, jusqu’à présent tenus à l’écart d’une grande majorité des spectacles.

Enfin, le désormais incontournable Village du Off (dans l’école Thiers) se double cette année du Village des Professionnels (dans le collège Viala voisin) : tables rondes, rencontres (dans la volonté de développer le dialogue entre les compagnies et les lieux d’accueil, « afin d’éradiquer certains fantasmes », précise AF&C, événements, formations (dispensées par Illusion et Macadam), services (espaces de training pour les danseurs et circassiens)…

Un mot d’ordre pour chapeauter l’ensemble de ces « marqueurs identitaires » du festival Off : il dure près d’une semaine de plus que le In, jusqu’au 29 juillet !

A la carte

Avignon ne vit pas qu’en juillet, le théâtre habite la ville toute l’année. Suivons le fil de la programmation des salles permanentes, explorons les propositions, cohérentes et suivies, des lieux ancrés dans la vie culturelle avignonnaise –garant d’une éthique quant aux conditions d’accueil et de choix des compagnies accueillies).

Tout nouveau, tout beau, tout spacieux, et toujours aussi gonflé de rêves poétiques et de conscience politique, citoyenne, le 11 Gilgamesh Belleville a mitonné une sélection particulièrement appétissante. Pas moins de 24 spectacles ! On y retrouve une mise en scène de Marion Guerrero (binôme historique de Marion Aubert) avec Abdelwaheb Sefsaf, qui a écrit, et interprète, Si loin, si proche, sur le chemin d’un retour rêvé « au pays ». Les aspirations des émigrés d’hier, arrivés en France dans les années 70, croisent les drames des migrants d’aujourd’hui. Est-ce possible de revenir (en arrière) ? Un conte épique et émouvant, en musique. La nouvelle création du Collectif 8 (que Zib suit depuis ses débuts) promet d’être envoûtante. Gaële Boghossian adapte et met en scène le Faust de Goethe. Elle ne se laisse pas contaminer par la noirceur du mythe, laisse affleurer humour et irrévérence, convoquant quatre comédiens, musique électro et vidéo en live, pour une plongée captivante dans l’âme humaine.

Artéphile réunit, comme chaque année, sa programmation autour d’un thème. En 2018, les 16 spectacles se relieront sous le signe de l’ « Entropie. Sommes-nous source de dysfonctionnement ou de déséquilibre ? » Grave question, sujet tant physique que philosophique, qu’il ne faudra certainement pas prendre au pied de la lettre pour apprécier Mon grand-père, texte de Valérie Mréjen (1999), mis en scène par Dag Jeanneret (Cie In Situ) et merveilleusement interprété par Stéphanie Marc (à lire sur https://www.journalzibeline.fr//?s=mon+grand-p%C3%A8re). L’auteure livre ses souvenirs familiaux dans un style faussement plat. Pas de sentimentalisme (et pourtant, la vie n’est pas simple dans cette famille des années 70, où suicides et trahisons se disputent la vedette), des phrases tellement neutres qu’elles provoquent le rire, une retenue qui interloque, et tout vole en éclat. Du Nord au Sud, récit d’une expérience s’appuie sur un travail mené en 2014 avec les lycéens de deux établissements marseillais situés aux antipodes sociaux de la ville. Il y avait eu des questions (la géographie, la frontière), des rencontres, puis un spectacle conçu avec les élèves. Wilma Lévy revient sur cette expérience, et rejoue tous les personnages. Théâtre documentaire et polyphonique, mise en scène inventive (à lire https://www.journalzibeline.fr//critique/la-transmission-mise-en-questions/). À noter aussi les lectures de textes inédits et présentation de travaux en cours, la lecture de Pistou, récit d’adolescence de et par Amélie Chamoux, Cie Le Pas de l’oiseau.

Haut lieu du Off, La Manufacture élargit encore son champ d’influence cette année, avec deux sites supplémentaires : le Château de Saint Chamand et l’École supérieure d’Art. L’offre est pléthorique, entre théâtre, danse, clown, performance, art numérique, la programmation propose 40 rendez-vous… Un festival dans le festival. Alors On n’aura pas le temps de tout dire (création, Cie L’Interlude T/O, théâtre musical, journal d’un acteur clown, ou l’inverse), mais arrêtons-nous sur la proposition de Joris Mathieu, du Théâtre Nouvelle Génération. Artefact est un spectacle sans humain, rencontre avec l’intelligence artificielle. Imprimante 3D, bras mécanique rejouant Shakespeare, spectateurs mués en acteurs véritables de notre monde à venir.

Le Théâtre des Halles poursuit sa mission de vecteur de spectacle vivant, portée par son directeur Alain Timár, qui propose deux créations personnelles parmi les 14 pièces de la cuvée 2018 : Lettre à un soldat d’Allah, chronique d’un monde désorienté, de Karim Akouche, (avec Raouf Raïs), et Les carnets d’un acteur, d’après deux textes de Dostoïevski, où le théâtre transcende l’actualité et les conflits intérieurs. Belle quintessence d’un théâtre politique et intime, Convulsions, de Hakim Bah (Prix RFI théâtre 2016), mis en scène par Frédéric Fisbach. Le mythe des Atrides, traversé par tests ADN et demande de visas pour l’Amérique. Par L’ensemble Atopique II.

Après le succès de Pompier(s), Serge Barbuscia, directeur du Théâtre du Balcon, présente sa nouvelle création, J’entrerai dans ton silence, d’après les textes de Hugo Horiot et Françoise Lefèvre. Accompagné de Camille Carraz et Fabrice Lebert, il raconte l’amour d’une mère pour son Petit Prince cannibale (Françoise Lefèvre, prix Goncourt lycéens 1990), Hugo Horiot, 30 ans aujourd’hui, auteur de Autisme, j’accuse ! en 2018, et nous rappelle qu’entre autiste et artiste, une seule lettre change… Philippe Person propose une mise en scène de La Mouette de Tchekhov adaptée dans une version réduite pour 5 personnages (création Avignon 2018).

Au Théâtre des Carmes, fer de lance du Off, reprise du grand succès 2017 La violence des riches par la Cie Vaguement Compétitifs, dans une nouvelle version. Adaptée des travaux des sociologues Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, la pièce prête à rire, à s’indigner aussi. Restons vigilants et réactifs. (à lire sur https://www.journalzibeline.fr//critique/brutalite-capitaliste/). Mikaël Chirinian s’inspire de Moby Dick dans son texte (écrit avec Oceanne Rosemarie, qui s’appelle d’ailleurs aujourd’hui Océan), qu’il interprète magnifiquement avec son double marionnette : L’Ombre de la baleine évoque les relations familiales, intimes, universelles. À signaler aussi, dans le cadre d’un partenariat exceptionnel avec le Théâtre National de Nice, deux spectacles mis en scène par Irina Brook : Point d’interrogation, texte de l’italien Stefano Massini, et La Tempête de Shakespeare.

Menu complet

Le Théâtre du Chêne Noir, complice des prémisses du Off, propose 12 spectacles, dont 6 créations Avignon 2018. Des noms connus, Daniel Mesguich crée La mort (d’)Agrippine, d’un certain Cyrano de Bergerac (non, pas le personnage de Rostang, le vrai), Philippe Caubère continue sa tournée de circonstance avec Le Bac 68, et Julien Gelas met en scène son texte d’anticipation Le dernier homme (avec Paul Camus).

Bienvenue en Belgique francophone dans les gradins du Théâtre des Doms, qui propose 8 spectacles de compagnies flamandes. La Musica deuxième, texte que Marguerite Duras avait repris en 1985 de son premier Musica (commande de la Radio Télévision Belge), ausculte le couple, lorsqu’il a fini de s’aimer mais cherche encore à comprendre ce qui n’a pas marché, à se rappeler les moments d’amour. L’univers de l’auteure est bien investi par la metteuse en scène Guillemette Laurent. Autre temps fort de la programmation belge, par la Cie Point Zéro. En russe, Tchernobyl signifie absinthe, joliment appelée l’Herbe de l’oubli. Les 5 comédiens marionnettistes abordent la catastrophe nucléaire avec les témoignages d’habitants proches de la zone d’exclusion, de scientifiques russes, rencontrés la compagnie. Du théâtre documentaire poétisé, mis en perspective grâce à l’utilisation virtuose des marionnettes.

On pourra s’égailler aussi du côté de la Fabrik’ Théâtre, pour L’Enfant sauvage, inspiré du film de Truffaut, texte et mise en scène de Jocelyne Valle, du Théâtre des Barriques qui présente deux spectacles de notre collaborateur Régis Vlachos (Dieu est mort. Et moi non plus je me sens pas très bien !, succès Avignon 2017, lire sur https://www.journalzibeline.fr//critique/les-profs-dieu-et-le-theatre/ et Cabaret Louise, création), La Tâche d’encre, où Claire Massabo met en scène Nicole Choukroun dans Jeanne…pour l’instant, (à lire sur https://www.journalzibeline.fr//critique/paradoxe-du-personnage/), et savourer un peu de danse au Théâtre Golovine, avec des bouts de choux dès 3 ans, puisque le spectacle Pierre et le Loup s’adresse à eux (Cie (1)Promptu, à lire sur https://www.journalzibeline.fr//critique/danser-les-contes/).

Et ne passons pas à côté de la venue, au théâtre du Verbe fou de l’académicien René de Obaldia pour une Causerie, dont il nous assure que ce ne sera pas une conférence (il déteste). On fête cette année les 50 ans de l’été 68 à Avignon. Lui fêtera, en octobre, ses… 100 ans ! Il n’y a pas d’âge pour bruler les planches.

ANNA ZISMAN
Juin 2018

* Conférence de presse du 30 mai

Photo : L’Herbe de l’oubli, Cie Point Zéro © Véronique Vercheval